« Personne ne possède la vérité de la démocratie, car la démocratie est structurellement inachevée. » Cette phrase de Pierre Rosanvallon ouvre L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril (Riveneuve, 2025, 172 pages). Elle donne immédiatement le ton du livre d’Ousmane Ndiaye. La démocratie n’est pas une propriété. Elle n’appartient à aucun continent ni à aucune civilisation. Elle est une aspiration politique universelle. Une œuvre de l'humanité, toujours en construction.
C'est précisément cette idée que l’auteur veut défendre. Dans cet essai de combat, l’ancien rédacteur en chef de TV5Monde s’attaque à ce qu’il considère comme une montée du « déni démocratique » en Afrique. Son livre est volontairement accusateur. Il ouvre un réquisitoire intellectuel contre ceux qui relativisent les exigences démocratiques au nom de la souveraineté, du développement ou de l’histoire.
Ousmane Ndiaye part d’un constat : la démocratie est aujourd’hui contestée sur le continent par des dirigeants, des intellectuels, des militants. Son premier combat vise l’idée selon laquelle la démocratie serait une invention occidentale imposée à l’Afrique. Il refuse cette lecture et rappelle que la colonisation fut « la forme la plus évoluée de la négation démocratique en Afrique ».
Les expériences électorales dans les Quatre Communes du Sénégal ou dans l’Algérie française n’étaient pas des démocraties véritables. Elles reposaient sur l’exclusion, notamment sur la hiérarchie entre citoyens et sujets. La démocratie n’a donc pas été offerte par le colonisateur. L’auteur récuse aussi une autre facilité, celle d’une Afrique précoloniale naturellement démocratique. Il reconnaît l’existence de formes de consultation et de délibération en Afrique, mais refuse d’en faire un âge d’or imaginaire.
C’est dans sa critique du nouveau panafricanisme que le livre devient le plus offensif. Ousmane Ndiaye dénonce une pensée qu’il juge parfois « verbeuse, confuse et populiste ». Une pensée qui associerait systématiquement démocratie et domination occidentale. Qui présente les coups d’État militaires comme des actes de libération. Il identifie plusieurs figures publiques. Alain Foka, Nathalie Yamb, Kemi Seba, Franklin Nyamsi, comme parrains du néo-panafricanisme.
Il critique également Boubacar Boris Diop à travers le concept de « Kagamephilie ». Cette fascination, selon lui, pour les pouvoirs forts, prétendument capables d’obtenir des résultats économiques au prix des libertés publiques. Aminata Dramane Traoré, dans une lettre faussement amicale, est interrogée sur ses renoncements. Achille Mbembe, Felwine Sarr ou Ndongo Samba Sylla apparaissent aussi dans cette cartographie des désaccords.
Les figures historiques ne sont pas épargnées. L’héritage de Kwame Nkrumah est relu avec sévérité. Thomas Sankara et Jerry Rawlings servent à interroger la fascination persistante pour les militaires. Abdoulaye Wade, Laurent Gbagbo et Alpha Condé incarnent ce que l’auteur appelle la « tragédie des opposants historiques ».
Des hommes qui ont longtemps combattu le pouvoir avant de reproduire des pratiques qu’ils dénonçaient. Kaïs Saïed est convoqué comme exemple d’un dirigeant arrivé démocratiquement au pouvoir avant, selon Ndiaye, de fragiliser les institutions. Cette frontalité est la grande force du livre. L’auteur sort, il faut le dire, courageusement du gentlemen's agreement des cercles intellectuels africains, et assume ses positions. Mais cette méthode est aussi sa principale fragilité.
À force de vouloir démontrer l’existence d’un vaste courant de « déni démocratique », Ousmane Ndiaye rapproche, parfois, des trajectoires très différentes. Les responsabilités historiques ne sont pas toujours comparables. Les parcours politiques et intellectuels non plus. Le journaliste rassemble sous une même étiquette, et sans nuance, des engagements qui n’ont ni la même nature ni la même signification. Cette manière de distribuer arbitrairement les rôles produit une impression de brouillage intellectuel dangereux.
À lire Ndiaye, on pourrait presque avoir le sentiment que Thomas Sankara est placé dans la même continuité historique que Mobutu ou Idi Amin Dada. C’est-à-dire une figure despotique ayant confisqué les aspirations populaires derrière le culte du chef et la violence du pouvoir. Une telle lecture efface les contradictions historiques et nie les différences de perspectives idéologiques. Sankara n’était évidemment pas un dirigeant sans erreurs ni zones de tension. Il a exercé un pouvoir autoritaire. En revanche, le réduire à un simple despote revient à ignorer ses singularités.
À rebours de nombreuses élites africaines qui ont fait du pouvoir un instrument d’enrichissement personnel, Sankara a choisi le dépouillement matériel et une forme d’exigence éthique. Son combat fut aussi d’affronter les féodalités internes ainsi que les normes conservatrices. La condition des femmes en fut un exemple majeur : lutte contre les mariages forcés, promotion de la scolarisation des filles, dénonciation de l’excision, accès des femmes aux responsabilités publiques et remise en cause vigoureuse du patriarcat. Sankara a tenté de déplacer les lignes d’une société profondément marquée par des rapports de domination.
Aussi, il faut distinguer les différentes voix qui se réclament aujourd’hui du panafricanisme. Mettre dans la même catégorie d’intention une personnalité comme Aminata Traoré, dont les réflexions s’inscrivent dans une tradition décoloniale, et des pseudo-panafricanistes comme Nyamsi ou Yamb, relève d’une simplification excessive. Traoré a ses contradictions. La pensée critique est précisément faite de tensions et de cheminements dialectiques. Elle ne progresse jamais en ligne droite. Quant aux néo-panafricanistes, ils contribuent activement, à travers des récits manichéens, des oppositions haineuses, à diffuser des visions conservatrices et hostiles aux dynamiques d’émancipation.
Le style du livre mérite également discussion. L’auteur aime la formule. Son style est marqué par les formules fortes et la satire. Des expressions comme « Kagamephilie », « mythe kaki » ou « braquage de l’œuvre de Cheikh Anta Diop » donnent au texte une énergie particulière. Mais il y a parfois une tension avec la gravité du sujet. La démocratie africaine n’est pas seulement une querelle d’intellectuels. Elle parle de dictatures, de répressions, de citoyens privés de leurs droits, ce que l’auteur met en exergue d’ailleurs. Dans cet univers, les pointes humoristiques peuvent parfois sembler décalées. Voire donner le sentiment d’une forme de distance excessive. Le risque est alors celui d’une position de surplomb.
Le raisonnement aurait pu davantage interroger les causes profondes du succès du discours qu’il combat. Car le rejet de la démocratie ne vient pas uniquement de manipulations démagogiques mais du contexte. Il vient aussi d’expériences vécues. La pauvreté. Le chômage massif des jeunes. La corruption. Le sentiment d’abandon. L’incapacité des institutions à produire de la justice sociale. Les dignités bafouées. Les morts à la machette. La barbarie. Et Ousmane Ndiaye ne restitue pas toute cette complexité en critiquant sévèrement des résistances africaines objectives.
Une démocratie qui organise des élections sans améliorer les conditions de vie finit par perdre une partie de sa légitimité. Pourtant, l'auteur montre lui-même lorsqu’il revient sur la révolution tunisienne gâchée, que la démocratie électorale doit avancer avec la démocratie sociale. Sinon elle crée le vide. Et l’Afrique en est précisément là. C’est pourquoi certains cherchent des solutions radicales et d’autres peuvent paraître contradictoires.
L’une des limites du livre est là. Il explique très bien ce contre quoi il écrit. Mais il dit moins clairement ce qu’il faut construire. Cela donne le sentiment d'un nihilisme assumé. Certainement l’auteur objectera que ce n’est pas son objectif de faire des propositions. Mais quelle démocratie africaine pour demain ? Quelle citoyenneté ? Quelle place pour les minorités ? Il se trouve pourtant des pistes très fécondes et pratiques. Les expériences de consultation dans les sociétés africaines, les travaux sur les traditions politiques locales ou les réflexions de penseurs africains et d’humanistes montrent qu’il existe une matière pour imaginer une démocratie enracinée dans les réalités du continent.
Sur ce point, la démonstration d’Ousmane Ndiaye reste limitée. En effet, s’il y a effectivement un dialogue avec les traditions intellectuelles africaines, qui cherchent justement à penser une modernité politique enracinée dans les expériences du continent, notamment la République Lebu, les formes démocratiques chez les Imazighen ou les travaux de Hady Ba sur les Nawle, la réflexion est à ce sujet insuffisante.
Autre angle mort : la dimension internationale et l’irruption chaotique de l’autre. Ousmane Ndiaye a raison de rappeler que les sociétés africaines doivent assumer leurs propres responsabilités. Elles ne peuvent pas expliquer toutes leurs difficultés uniquement par la colonisation. Mais l’histoire contemporaine de l’Afrique est aussi celle des interventions étrangères. Des soutiens aux régimes autoritaires. Des dépendances économiques. Des rapports de puissance - et pas seulement pour renverser Khadafi du pouvoir ou pour installer Alassane Ouattara à la tête de son pays. Bien avant cela, il y eut la rencontre brutale avec l’autre, avec son cortège de défaites, de « dénigrement », de blessures et d’oppression. Les nations africaines se sont construites dans cet environnement contraint. Elles sont le produit d’histoires internes, mais aussi de forces extérieures. Cette dimension aurait mérité une place plus importante dans le raisonnement de l’auteur.
Dans sa préface du livre, Jean-François Akandji-Kombé insiste sur le courage d’un auteur qui ouvre un débat difficile sur les « impostures » et les faux discours autour de la démocratie. L’Afrique contre la démocratie était un livre urgent. Parce qu’il ouvre le débat. Il combat deux illusions. Celle d’une démocratie étrangère aux sociétés africaines et celle d’un autoritarisme présenté comme une solution africaine au développement.
Ousmane Ndiaye signe un ouvrage de confrontation. On peut contester quelques analyses. On peut discuter certaines charges. Mais il remet une question essentielle au centre. Comment construire des sociétés où les libertés fondamentales avancent avec la justice sociale, la souveraineté économique et l’amélioration des conditions de vie ?