«Il faut mettre fin a la complicite entre dirigeants français et africains»

COUP DE COEUR
Dimanche 1 Octobre 2017

«Il faut mettre fin a la complicite entre dirigeants français et africains»
Dieynaba Sarr est une jeune juriste sénégalaise qui a fait tout son cursus scolaire à l’institution « notre dame ». Deux fois lauréate au concours général sénégalais en 2006 (1ère) et en 2007 (tle), elle décroche en 2010 une licence en droit public à l’institut supérieur de Droit de Dakar qui était une antenne de l’université française de perpignan avant d’obtenir son master 2 et de se spécialiser en relations internationales à l’université du sahel en 2012. elle travaille actuellement à la Direction des Affaires juridiques et de la coopération de l’Agence nationale des affaires maritimes (Anam). Après cinq ans de réflexion, elle vient de publier un ouvrage de 257 pages intitulé : « La politique africaine de la France : entre rupture et continuité ». Dans cet entretien accordé à « L’As », elle revient sur les grands axes de son livre dans lequel elle fait état de la nécessité de mettre fin à la complicité entre dirigeants français et africains pour qu’il y ait un véritable changement du rapport de domination

«L’As» : vous parlez dans votre livre de réévaluation de la politique africaine de la France. qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Dieynaba SARR : Déjà dans l’introduction, j’essaie de camper le contexte pour que le lecteur puisse comprendre d’où est née cette politique africaine de la France. On sait que cela a été une initiative du général De Gaulle. Mais, il fallait poser le contexte préalable au référendum de 1958 jusqu’à l’accession à la souveraineté internationale des anciennes colonies françaises en 1960. Et aussi le moyen qu’à trouver la France, à travers De Gaulle, de mettre en place une politique qui permettrait à la France de partir officiellement mais de rester véritablement sur son ancien précarré. C’est-à-dire de sauvegarder ses intérêts en Afrique. (…) Aujourd’hui, certains dirigeants déclarent qu’on ne peut plus parler de Françafrique et que cette nébuleuse qui existait appartient à une autre époque. Mais on se rend compte quandmême que la domination française persiste. Mais d’un autre côté, quand je parle de rupture, il ne s’agit pas de poser le postulat visant à rompre nos relations avec la France, mais plutôt d’assainir cette politique afin qu’elle puisse être basée sur le respect et sur une coopération « gagnant-gagnant ».

Qu’est-ce qu’il faudra assainir dans la pratique ?

Il faudra mettre fin à l’exploitation des ressources naturelles dont regorge le continent africain et qu’il n’y ait plus de complicité entre les dirigeants français et africains. Tout cela adossé à une réelle volonté politique. (…) Dans l’ouvrage, j’ai donné des exemples qui reflètent toujours l’impérialisme de la France en Afrique. Par exemple en 2009 lorsque le Président gabonais Omar Bongo est décédé, on a vu même qu’avant même les élections présidentielles l’avocat français Robert Bourgi avait déjà expliqué que la France n’a pas de candidat mais le candidat du président Sarkozy c’est Ali Bongo. Et ce n’est pas surprenant qu’Ali Bongo soit élu plus tard président. Si vous prenez le cas du Niger, jusqu’à maintenant ce sont les multinationales françaises qui exploitent l’uranium au détriment de la population. Le Niger est l’un des pays les plus pauvres du monde ; alors qu’il y a énormément de richesses là-bas. Il y a un peu partout l’emprise de la France dans ses anciennes colonies. On peut coter la présence des troupes françaises au Sénégal, à Djibouti… Malgré la réduction des troupes, on voit qu’ils sont toujours là. Les éléments de continuité sont nombreux. On note un retour en force des Français au Sénégal que ce soit dans l’économie et les autres secteurs, pensez-vous que le régime de Macky Sall est prêt à couper le cordon ? Le problème, c’est qu’un seul pays ne peut constituer l’exception par rapport aux anciennes colonies. Il faut que les efforts soient conjugués. Ce n’est pas uniquement au Sénégal de porter le combat. Toutes les anciennes colonies doivent s’y mettre et avoir une volonté politique de rupture. Il faut du temps et un éveil des consciences pour qu’il y ait un changement et se départir carrément de ces décennies de domination et de complicité de nos dirigeants.

On accuse pourtant le président Sall de défendre les intérêts français ?

Je ne pense pas. Je crois qu’il faut analyser chaque situation avec un peu d’objectivité. Des liens presque séculaires avec la France ne peuvent pas être rompus comme ça. Sur l’échiquier international, la puissance étrangère avec laquelle, on a plus de relation c’est la France. Donc ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va rompre avec elle. Même si le Président Macky Sall a cette volonté ce ne sera pas facile. Même si parfois les critiques qui sont portées à son égard et à l’égard de son régime sont compréhensibles ; je me dis qu’il faut vraiment analyser avec calme et objectivité. Ce n’est pas l’affaire d’une seule personne ou d’un groupe, mais plutôt de l’Afrique dans son entièreté puisque c’est elle qui a été colonisée et qui a subi cette exploitation. Cela étant, les dirigeants devraient suivre les masses africaines et donner un véritable sens à l’Indépendance de nos Etats. Il faudrait un courage politique. Personne ne peut douter de l’importance de la coopération entre la France et ses anciennes colonies parce que c’est le contexte international qui le demande. Aucun Etat ne peut se développer en restant autarcique. Juste que cette coopération doit continuer et avoir une nouvelle image.

Vous abordez également dans votre ouvrage la question du Franc cfa qui constitue d’ailleurs l’actualité. que vous inspire le débat tout autour de cette monnaie « coloniale » ?

Il faut dire que les masses africaines commencent à s’insurger contre cette monnaie parce que c’est un des vestiges de la Françafrique. Aujourd’hui, on ne peut pas garantir qu’en ayant une monnaie propre, on va se développer. Mais ce qu’il faut noter c’est que le Franc Cfa est tributaire du trésor français. Et avec une telle situation le développement ne va pas se produire de sitôt.

Que pensez-vous de l’acte de Kémi Seba qui a brûlé un billet de banque avant d’être expulsé ?

L’expulsion aurait pu être évitée. Les revendications qui sont en train d’être produites en Afrique et partout dans la diaspora sont légitimes et compréhensibles. Mais mon approche, c’est que la force ne règlera pas la chose. L’histoire a démontré que tous ceux qui ont voulu utiliser la force ont échoué. J’ai cité dans mon ouvrage le cas de l’Union des Populations du Cameroun (UPC). Cela s’est terminé par des assassinats des leaders politiques. Il faudra une nouvelle vision dans la lutte. Ce n’est pas en brûlant des billets qu’on va y parvenir. Ce sera une lutte de longue haleine basée sur l’éveil des consciences.

Croyez-vous à la monnaie unique africaine si l’on sait que la plupart des pays africains ne sont pas stables ?

La question de la monnaie unique est agitée depuis des décennies. Mais nous avons un problème de cohésion. Nous avons la Cedeao, la Cemac. Mais ces Institutions ont des problèmes de cohérence. Ce qui fait que ce ne sera pas facile. Je pense que la priorité doit être axée sur l’intégration. Il faut d’abord qu’on règle nos problèmes. Si on veut vraiment que la France ait en face un interlocuteur fort, il faudra que l’Afrique parle d’une seule voix. Mais avec des dissensions internes surtout entre pays limitrophes ; ce sera difficile de parler d’une seule voix et a fortiori avoir une monnaie unique. Il faut réfléchir sur les pistes de développement et dégager une feuille de route ensemble. Nous avons besoin de cohésion pour nous faire entendre et peser devant la France.

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