Khalifa Sall : Et s’il n’avait rien fait…

POLITIQUE
Vendredi 3 Mars 2017

Malgré le lynchage médiatique, les charges contre le maire de Dakar sont bien minces pour ne pas dire inexistantes.


Mamadou Oumar Ndiaye, directeur de publication du Témoin
Par Mamadou Oumar Ndiaye

A première vue, le pouvoir a bien joué et même gagné. Au sortir de ses deux face-à-face avec les enquêteurs de la Brigade des affaires générale (Bag) et à la suite des fuites savamment orchestrées des morceaux de l’enquête de l’Inspection générale d’Etat (IGE), la réputation du maire de Dakar en a pris un sacré, effectivement. Pour de larges secteurs de l’opinion, Khalifa Sall aurait été pris la main dans le sac. En flagrant délit de vol d’une colossale somme de près de 3,6 milliards ! Du moins, c’est ce que représenterait le montant cumulé des dotations budgétaires au titre des dépenses diverses qu’il aurait reçues depuis qu’il est à la tête de la ville de Dakar. (…)

Le régime a donc bien joué en présentant Khalifa Sall comme un vulgaire voleur. Ce qu’il n’est pas, en réalité ! Mais voilà de même que quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage, de même, quand on veut éliminer de manière propre un adversaire politique, on l’accuse  d’un délit de droit commun. Surtout si, à l’appui, il y a un rapport d’un corps de contrôle aussi prestigieux que l’IGE, laquelle aurait épinglé le maire de Dakar sur sa gestion de la  caisse d’avance de sa commune. A partir de ce moment, bien sûr, cela ne regarde que la Justice qui a reçu le rapport en question, le président de la République s’en lave les mains comme jadis, le procurateur romain Ponce-Pilate qui, après avoir condamné Jésus Christ, s’est lavé les mains en s’écriant : «je suis innocent du sang de ce juste.»

En cherchant à en savoir davantage sur ces «dépenses diverses», ce qui m’a frappé, c’est l’unanimité de mes interlocuteurs (anciens ministres, maires en activité, fonctionnaires municipaux) à considérer que les dépenses diverses votées  dans la partie «cabinet du maire» sont des fonds politiques. Et donc insusceptibles de justification. Disons que c’est une règle non écrite ou, plutôt, c’est consacré par l’usage. Et tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis 1960 ont considéré ces ressources comme des fonds politiques. Cela a duré jusqu’au président Macky Sall. Qui, lui, veut mettre un terme à cette pratique. Du moins si ce n’est pas un membre de son camp qui en use. (…)

L’essentiel, c’est de faire semblant de justifier…

Après l’entrée en vigueur de la Réforme de 1996, les choses ont changé. Une caisse d’avance a été instituée et mise à la disposition du maire qui devait, à partir de ce moment-là, justifier l’utilisation des fonds mis à sa disposition en produisant des pièces, documents et autres justificatifs. (…) Cette justification de l’argent reçu était un exercice purement formel en réalité puisque cette caisse d’avance servait de fonds politiques. Néanmoins pour se conformer un  tant soit peu aux règles de la comptabilité publique, le maire devait fournir des factures destinées à habiller les dépenses effectuées.

En effet, compte tenu du caractère  sensible de ces dernières – qui relèvent souvent de la raison ou du secret d’Etat – l’usage était de fournir des factures bidon (ou fausses factures) pour couvrir ces dépenses. Par exemple, s’agissant des dépenses sensibles mentionnées plus haut, le maire ne va pas s’amuser à dire qu’il a débloqué des fonds pour financer telle dépense liée à la sécurité nationale, mais pour la gouverne – la comptabilité du Receveur percepteur municipal (RPM) –, il va dire, par exemple, qu’il a commandé du riz ou du mil pour un montant X. Tout en sachant évidemment qu’il n’en est rien. Tout de même, la dépense n’est pas fictive, elle est bien réelle, simplement sa nature ne peut pas être divulguée. Pas dupe, le RPM se contente des pièces justificatives qui lui sont données. Les choses ont toujours fonctionné ainsi depuis 1996 et Khalifa Sall n’a pas dérogé à la règle. (…)

Certes Khalifa Sall a dangereusement prêté le flanc en faisant du faux pour justifier ses «dépenses diverses». Alors qu’il n’était pas tenu de le faire ! Toutefois, il a évité de se discréditer à jamais en refusant obstinément de citer le nom d’un seul parmi les milliers de bénéficiaires, en huit ans, des fonds politiques de la mairie de Dakar. En adoptant  cette attitude, il a déjoué le redoutable piège que lui avaient tendu ses adversaires. Livrer les  bénéficiaires de ses largesses via la caisse des «dépenses diverses» de son cabinet, ç’aurait été, en effet, se disqualifier à tout jamais d’exercer des fonctions importantes dans ce pays, a fortiori, la magistrature suprême. Ç’aurait été montrer qu’il n’a pas l’étoffe d’un homme d’Etat. Il est des types de dépenses qu’il faut, en effet, oublier, en tout cas, ne jamais mentionner parce que, tout simplement, elles ne doivent être connues de quiconque. Sauf peut-être de leur ordonnateur ou d’une autorité politique déterminée. Le maire de Dakar a eu raison de dire qu’il préfère aller en prison plutôt que de révéler à qui il a donné l’argent de ses fonds politiques. (…)

Maitrisant sur le bout des doigts les textes sur la Décentralisation et disposant de services de renseignements performants, le président de la République savait bien que le talon d’Achille du maire de Dakar, qui a eu l’outrecuidance de lorgner son fauteuil, se situe au niveau de la  caisse d’avance. Il a donc envoyé l’IGE farfouiller dans sa gestion pendant 18 mois. (…) Toujours est-il que le président de la République ne pouvait quand même pas manquer de de saisir cette belle occasion pour emmerder un maximum un homme qui se présente comme un de ses plus redoutables adversaires pour l’élection de 2019. Gageons que si Khalifa Sall déclarait, par extraordinaire, que tout bien considéré, Macky Sall est le meilleur candidat pour 2019 et que, pour cette raison, il va l’aider à avoir  un second mandat…eh bien, dans ce  cas-là, gageons que les poursuites judiciaires engagées contre lui… cesserait comme par enchantement !                                                                     

P.S : J’aimerais bien savoir si l’IGE n’a contrôlé que la mairie de Dakar ou si, en plus, ses limiers ont fouiné leur nez dans les comptes d’autres collectivités locales appartenant à la majorité présidentielle. Dans le cas où elle aurait effectivement contrôlé d’autres mairies, les a-t-elle épinglées pour mauvaise gestion ? Si oui, le président de la République a-t-il transmis à la Justice tous les rapports ces mairies BBY qu’aurait épinglées l’IGE ? En aurait-il mis certains sous le coude pour ne transmettre que le seul dossier concernant Khalifa Sall ? J’aimerais bien avoir des réponses à ces questions !