Dans tous les pays, les campagnes peinent à obtenir les mêmes services que les villes. Leurs habitants sont dispersés et leur voix porte moins loin. Les États cherchent malgré tout à garantir à chaque citoyen, où qu’il vive, un service public de même qualité : c’est le prix du contrat social qui les lie à leurs populations.
Le Sénégal a fait le même choix en posant, dans le Code des télécommunications puis dans le Code des communications électroniques qui l’a remplacé en 2018, le principe de l’accès et du service universel. Un Fonds de Développement du Service Universel des Télécommunications (FDSUT) a été créé pour atteindre les zones reculées, celles que le marché juge peu rentables. Ailleurs, l’État a confié à des opérateurs concessionnaires le soin d’offrir aux populations un service de voix et de données de qualité, payé par les abonnés.
En mars 2023, je me demandais déjà dans la presse si le monde rural n’était pas devenu le paria des sociétés de télécommunications. À Niomré, les habitants se plaignaient sans arrêt du réseau, et je le vivais moi-même lors de mes tournées : pour passer un appel ou envoyer un message, il fallait parfois attendre des heures, le temps d’atteindre un endroit couvert.
Trois ans ont passé, et la question se pose toujours. Le monde rural reste un paria, et à plus d’un titre. Il capte un réseau de moindre qualité. Il accueille sur ses terres des installations qui ne lui rapportent rien. Il en supporte les nuisances et les risques, pour la santé comme pour la sécurité.
Les opérateurs, eux, se portent à merveille : le Groupe Sonatel, présent dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest, a bouclé l’exercice 2025 sur 1 923,1 milliards FCFA de chiffre d’affaires et 413,6 milliards FCFA de bénéfice net. Il a investi 288,6 milliards FCFA, surtout dans ses réseaux, et je veux croire que nos villages en profiteront bientôt. Seulement, ces résultats reposent en partie sur des pylônes et des locaux techniques plantés dans nos villages, sur des terrains souvent délibérés par les conseils municipaux et qui couvrent parfois un hectare.
Au demeurant, ces installations ne se contentent pas d’occuper nos terres. Elles s’invitent dans le quotidien des familles qui vivent à leur pied, et la première inquiétude, au village comme en ville, concerne les ondes. En 2022, l’ARTP a mené une campagne de mesures dans les 46 départements du pays : les niveaux relevés restaient très en deçà des limites réglementaires, avec une moyenne nationale de 0,73 V/m. Certains points (maisons ou cases) situés près des antennes dépassaient néanmoins 6 V/m, soit plus de huit fois cette moyenne. À ma connaissance, aucune commune rurale n’a d’ailleurs reçu, de l’ARTP, les résultats de contrôle, site par site, des équipements qu’elle accueille, et ce silence nourrit l’inquiétude.
Le pylône lui-même, haut de plusieurs dizaines de mètres, attire la foudre pendant l’hivernage. Mal relié à la terre, rarement contrôlé, rongé par la corrosion, il peut également céder sous les rafales qui précèdent les orages, menaçant ainsi gravement la sécurité physique ds riverains. Et un site mal ou non clôturé devient vite un terrain de jeu pour les enfants. Tous ces risques pèsent sur les populations riveraines sans la moindre contrepartie, alors que la commune, premier interlocuteur des populations, n’est associée ni aux mesures ni aux contrôles de l’ARTP.
Il arrive même qu’elle soit tenue à l’écart de l’installation elle-même : l’opérateur Yas a récemment posé une antenne dans une maison du village de Tanime, dans noyre commune de Niomré, sans passer par le maire, lui qui est en première ligne pour prévenir les risques et assurer la sécurité de proximité des habitants.
Par ailleurs, beaucoup de communes, dont la nôtre, ont voté une redevance, approuvée par l’autorité administrative, puis écrit aux opérateurs avant de les mettre en demeure. La réponse est toujours la même : l’article 67 de la Constitution réserverait à la loi la création des impositions, et l’occupation des terres du domaine national serait gratuite.
Sur le domaine public, la justice a déjà donné raison aux communes : dans son arrêt n° 18 du 9 mars 2017, qui tranchait un litige entre la Sonatel et la commune de Podor, la Cour suprême a rejeté le recours de l’opérateur téléphonique et validé une redevance communale de 1 000 francs le mètre carré pour un terrain du domaine public qu’il occupait. Sur ce point, le droit des communes ne se discute plus.
De fait, nos antennes se trouvent rarement sur le domaine public. Dans les villages, elles sont le plus souvent implantées sur des terres du domaine national, et c’est justement là que les opérateurs estiment ne rien devoir. Ainsi, la commune urbaine peut encaisser une redevance, tandis que la commune rurale, plus mal desservie, n’a rien à réclamer. Le droit, tel qu’on l’applique aujourd’hui, enferme le paria dans sa condition.
En 2023, je ne voyais d’autre issue que la voie judiciaire. Sans y renoncer, les communes peuvent désormais ouvrir un second front, au Parlement, en prenant les opérateurs au mot : si seule la loi peut créer une imposition, que la loi la crée. Une contribution annuelle forfaitaire par antenne, versée à la commune d’implantation, mettrait fin aux contestations et donnerait aux collectivités rurales une recette stable. La France l’a fait : ses stations radioélectriques sont soumises à une imposition forfaitaire, l’IFER, dont les deux tiers vont aux communes et à leurs intercommunalités, le reste aux départements. J’appelle donc solennellement les députés à porter cette réforme et à la faire aboutir.
En outre, la mobilisation doit s’étendre à d’autres chantiers, à commencer par le domaine national, dont un décret pourrait encadrer l’occupation au moyen d’une convention type signée avec chaque commune et fixant l’emprise, la durée, la contrepartie et la remise en état du site. Au surplus, le partage systématique des pylônes entre opérateurs, s’il était généralisé, réduirait les surfaces mobilisées tout en étendant la couverture. Aujourd’hui, Yas et la Sonatel veulent se concurrencer pour implanter deux pylônes à quelques mètres l’un de l’autre dans le même village de Tanime cité plus haut. Ce qui est incompréhensible.
Quant à l’ARTP, elle gagnerait à être plus présente sur le terrain, par ses outils de contrôle, et à publier ses mesures de qualité du réseau commune par commune, villages compris, en y associant les maires.
Au demeurant, l’article 148 du Code des communications électroniques charge déjà l’ARTP de protéger les riverains en faisant respecter les limites d’exposition fixées par une décision de 2018. Le Centre national de surveillance des rayonnements non ionisants, dont la finalisation a été annoncée en 2025, pourrait mesurer chaque site rural et en communiquer les résultats au maire. La convention type imposerait, de son côté, la clôture du site, la protection contre la foudre, l’inspection régulière du pylône, le stockage sécurisé du carburant et le gardiennage. Le service universel doit revenir au premier plan : le FDSUT a plus que jamais sa place dans les zones blanches et grises de nos campagnes, alors que seule une poignée d’entre elles en profite aujourd’hui.
En tout état de cause, aucune commune ne gagnera seule ce combat proteiforme. Les associations d’élus locaux sont les mieux placées pour le porter auprès du gouvernement, de l’Assemblée nationale et des opérateurs, et la prochaine loi de finances, comme une éventuelle révision du Code des communications électroniques, leur en offrirait l’occasion.
En définitive, il urge de mettre fin à une situation qui heurte l’équité entre citoyens et laisse les sociétés de télécommunications prospérer aux dépens de territoires ruraux où beaucoup manquent encore de l’essentiel : l’eau douce, l’électricité, l’école, le poste de santé mis aux normes. Un habitant de Niomré paie ses appels et ses données au même prix qu’un Dakarois. Il a droit au même service, à la même sécurité, et sa commune à sa juste part. Il est temps que ce droit soit respecté.