Le naufrage patriarcal d’Abdoulaye Fall et la complicité décomplexée de la FSF (Ndeye Amy Camara)

TRIBUNE LIBRE
Mardi 14 Juillet 2026

Alors que le football sénégalais se remet à peine de ses traumatismes sportifs et de ses guerres de tranchées médicales, une déclaration est venue jeter une lumière crue sur les dérives de ses dirigeants.


Interrogé sur l’accusation d’agression sexuelle visant le cuisinier de la délégation nationale aux États-Unis, le président de la Fédération sénégalaise de football (FSF), Abdoulaye Fall, a livré un réquisitoire qui fera date.

Non pas pour sa rigueur, mais pour son exemplarité dans l’art de minimiser les violences faites aux femmes et de nourrir, consciemment ou non, la culture du viol.
 
Devant la presse, le patron du football sénégalais avait l’occasion de marquer une rupture, d'asseoir une charte éthique et de rappeler que le drapeau national ne saurait servir de cape d’immunité pour des comportements répréhensibles.

En quelques minutes d’explications lunaires, Abdoulaye Fall a étalé toute la panoplie des biais sexistes et des mécanismes de défense de l’agresseur.
 
L’alibi du « contexte culturel » ou le harcèlement érigé en folklore
 
Le premier écueil, et sans doute le plus insupportable, réside dans la tentative d'explication sociologique de l’inacceptable. Pour dédouaner le cuisinier de la délégation, le président de la FSF invoque une prétendue propension bien sénégalaise à « taquiner », à « plaisanter » et à « engager spontanément la conversation ».
« Il y a des gens qui ont tendance à taquiner les autres [...], mais c'était purement amical. Il y a aussi des gens qui ne l’apprécient pas, parce que vous n’êtes plus dans votre contexte », ose-t-il avancer.
 
Traduisez : ce qui s'est produit sur le sol américain ne serait qu’un simple « choc culturel ».

En qualifiant de « taquinerie amicale » un comportement qui a poussé une employée à saisir sa hiérarchie et à faire déplacer la police américaine, Abdoulaye Fall commet une faute morale lourde.
 
Le harcèlement sexuel n'est pas une spécificité culturelle sénégalaise, et le respect du consentement n'est pas une exclusivité occidentale. Présenter les choses ainsi revient à insulter les Sénégalais et à offrir un permis de harceler sous couvert de « tradition ».
 
Le biais de respectabilité : « L’homme au chapelet » ne peut pas être un agresseur

Pour parfaire sa défense, le dirigeant sportif a recours au plus vieux sophisme du patriarcat : le procès en respectabilité de l'accusé. Le cuisinier est décrit comme « une personne âgée », « réservée », « souvent munie de son chapelet » et incapable d'agressivité.
 
« Je ne peux pas imaginer de telles accusations contre lui », tranche péremptoirement le président de la FSF.
 
Cette argumentation est le pilier même de la culture du viol : elle conditionne la culpabilité à l'apparence physique ou à la piété apparente de l'accusé, plutôt qu'aux faits.

L’histoire judiciaire mondiale regorge pourtant de prédateurs au profil d’hommes sans histoire, d'aînés respectés ou de dévots.
 
En érigeant le chapelet en bouclier juridique, Abdoulaye Fall disqualifie d'office la parole de la victime, renvoyée au statut de femme qui « interprète mal ».

Le déni institutionnel et le silence complice

Sur le plan de la gestion de crise, l'attitude de la Fédération est tout aussi accablante. Le président se targue de considérer l'incident comme « clos » sous prétexte qu'aucun élément factuel ne permettrait d’étayer l’accusation et que la FSF n’a reçu aucune « plainte formelle ».

Pourtant, le président admet lui-même :

La police américaine s'est bien déplacée auprès de la délégation sénégalaise à la suite d’une dépose de plainte de la victime.
La FSF a bel et bien reçu un rapport officiel de la police américaine concernant cet incident.

Comment un dirigeant responsable peut-il qualifier de « clos » un dossier impliquant la police d’un pays tiers, sans préciser si une décision judiciaire officielle a été rendue ?

 En se contentant de la version unilatérale de son employé, qui affirme évidemment que sa démarche était « amicale », la FSF choisit délibérément le camp de l'étouffement institutionnel tout en jurant la main sur le cœur qu’elle n’a rien dissimulé.
 
En finir avec la complicité décomplexée
 
L'argumentaire d'Abdoulaye Fall est un condensé de ce qui empêche les sociétés de progresser sur la question des violences sexistes.
 
En protégeant « les copains » et « les grands frères » au mépris des procédures, en plaçant le curseur de la vérité sur la piété supposée de l'agresseur plutôt que sur le traumatisme de la victime, la FSF envoie un signal catastrophique.
 
Non, Monsieur le Président, le harcèlement n'est pas une taquinerie. Non, le chapelet n'est pas un certificat de bonne conduite sexuelle.

En tentant de sauver le soldat-cuisinier par des pirouettes rhétoriques indignes, vous n'avez pas protégé l'image du Sénégal.
 
Vous avez simplement démontré que, face aux violences faites aux femmes, nos dirigeants préfèrent encore et toujours le confort du déni et la solidarité masculine à la justice et à la vérité.