Réduire le retard de transformation économique des pays africains au franc CFA relève moins de l’analyse économique que de la construction idéologique. Le franc CFA est un sujet sérieux : il soulève des questions de souveraineté, de régime de change, de gouvernance monétaire, d’intégration régionale et d’héritage colonial.
Mais précisément parce qu’il est sérieux, il ne peut pas devenir le bouc émissaire général du sous-développement. Une monnaie peut contraindre ou faciliter certaines politiques ; elle ne crée pas, à elle seule, une économie productive, une administration efficace, une fiscalité moderne, une industrie compétitive ou un État stratège. Le problème du développement africain se situe d’abord dans la productivité, l’allocation du capital, l’énergie, la formation technique, la dette, la fiscalité, l’agriculture, l’industrialisation, la qualité de la dépense publique et la capacité d’exécution des États.
C’est ici que le discours de Ndongo Samba Sylla doit être critiqué avec rigueur. Il a contribué à populariser un débat longtemps confiné aux banques centrales, aux ministères des finances et aux institutions internationales ; cet apport existe. Mais il faut clarifier son statut : Sylla n’est pas d’abord un économiste au sens technique du terme, c’est-à-dire un spécialiste formé à l’économie quantitative, à l’économétrie, à la statistique, à la modélisation macroéconomique ou à l’évaluation empirique des politiques publiques.
Son profil relève plutôt de l’économie politique critique, des sciences sociales, de l’essai militant et de l’analyse des rapports de domination. Cette distinction n’est pas un détail biographique ; elle explique en partie pourquoi son discours est souvent fort dans la dénonciation historique, mais beaucoup plus fragile lorsqu’il prétend éclairer les mécanismes concrets du développement économique.
Cette fragilité apparaît notamment dans son usage des courbes, des graphiques et des corrélations. Il faut se méfier des graphiques lorsqu’ils ne sont pas construits, testés et interprétés par de vrais spécialistes de l’économie quantitative ou des statistiques. Une courbe peut impressionner un public non spécialiste, mais elle ne démontre rien par elle-même. Elle suggère au mieux une hypothèse ; elle ne remplace ni un modèle, ni des contrôles, ni un contrefactuel, ni des tests de robustesse.
Lorsqu’on cherche, par exemple, à établir une relation entre le franc CFA et les coups d’État, on entre sur un terrain méthodologiquement glissant : les coups d’État sont des événements politiques rares, discontinus, multi-causaux, liés à des trajectoires militaires, institutionnelles, sécuritaires, sociales et géopolitiques. Les associer à un régime monétaire par une simple mise en parallèle graphique relève davantage de la mise en scène que de la démonstration.
Avec assez d’imagination, on peut aussi tracer une courbe entre l’âge d’un individu et le nombre de pays qu’il a visités ; le logiciel dessinera toujours une ligne, mais la statistique commence précisément là où la décoration graphique s’arrête.
Le cœur du populisme monétaire est cette confusion entre symbole et causalité. Le franc CFA porte une histoire coloniale et conserve une charge politique incontestable, mais son origine historique ne suffit pas à expliquer ses effets économiques contemporains. Une analyse sérieuse doit distinguer trois niveaux : le symbole colonial, l’institution monétaire régionale et les mécanismes économiques mesurables.
Confondre ces niveaux permet de produire un récit simple : une monnaie héritée de la colonisation, une ancienne puissance tutélaire, des élites africaines complaisantes, un peuple dépossédé, et une sortie du franc CFA présentée comme acte fondateur de la libération. Ce récit est politiquement efficace, mais scientifiquement pauvre. Il donne une explication extérieure à des problèmes dont une grande partie relève aussi des États africains eux-mêmes : faiblesse fiscale, mauvaise qualité de la dépense, insuffisance de l’enseignement technique, sous-financement des PME, dépendance aux importations, dette mal orientée, corruption, faible productivité agricole et absence de politiques industrielles cohérentes.
Les trajectoires africaines invalident d’ailleurs l’idée d’une causalité monétaire unique. Au sein même de l’UEMOA, des pays partageant la même monnaie ne présentent pas les mêmes performances en matière d’investissement, d’infrastructures, de productivité, de diversification, de climat des affaires ou de mobilisation du secteur privé. Si le franc CFA était le verrou principal, les résultats seraient beaucoup plus homogènes. Ils ne le sont pas.
À l’inverse, plusieurs pays africains disposant de leur propre monnaie restent confrontés à l’inflation, à la dépréciation, aux pénuries de devises, à la faiblesse industrielle, à la dépendance aux importations et aux crises de dette. La souveraineté monétaire formelle ne devient une souveraineté économique réelle que lorsqu’elle repose sur une base productive, une banque centrale crédible, une discipline budgétaire, une administration fiscale efficace, des exportations diversifiées et une confiance institutionnelle. Sans ces conditions, une monnaie nationale peut devenir un instrument d’instabilité plutôt qu’un levier d’émancipation.
L’appartenance à l’UEMOA ajoute une dimension que le discours anti-CFA radical minimise souvent, car elle complique son récit binaire. Le franc CFA n’est pas seulement un vestige historique ; il est aussi l’armature d’un espace financier régional, avec une banque centrale commune, une liquidité partagée, un cadre prudentiel et un marché régional des titres publics. Lorsque des États rencontrent des difficultés d’accès aux marchés internationaux, ce marché régional peut jouer un rôle de relais, comme on l’observe avec le Sénégal face à ses tensions de dette et de crédibilité budgétaire.
Ce filet régional ne supprime évidemment ni les problèmes de soutenabilité de la dette, ni les exigences de transparence, ni les risques d’effet d’éviction lorsque les États absorbent l’épargne disponible au détriment du secteur privé. Mais il oblige à poser une question plus sérieuse que le slogan anti-CFA : comment orienter l’épargne régionale vers l’investissement productif, les PME, l’agriculture moderne, l’industrie, la logistique et l’innovation, plutôt que vers la seule dette publique ou les activités à rendement rapide ?
Le vrai débat sur le développement devrait donc quitter la mythologie monétaire pour revenir à l’économie réelle. Il faut parler d’allocation du capital, de transformation locale des matières premières, de productivité agricole, de coût de l’énergie, de financement long, de qualité des infrastructures, de réforme fiscale, de discipline de dette, de formation technique, de chaînes de valeur régionales, de marchés publics, de gouvernance bancaire et d’évaluation des politiques publiques.
Ces questions sont moins spectaculaires que la dénonciation du franc CFA, mais elles sont infiniment plus importantes pour les populations. Le populisme monétaire appauvrit le débat parce qu’il substitue la posture à la méthode, la dénonciation à l’évaluation, le patriotisme monétaire à la redevabilité économique. Il donne l’illusion de la radicalité, mais détourne l’attention des responsabilités internes et des réformes difficiles sans lesquelles aucune souveraineté ne devient réelle.
Sortir du populisme monétaire de Ndongo Samba Sylla ne signifie donc pas défendre aveuglément le franc CFA. Le système peut être discuté, réformé et peut-être dépassé si les conditions économiques, institutionnelles et régionales sont réunies. Mais une transition monétaire sérieuse suppose un régime de change crédible, une banque centrale robuste, une coordination budgétaire, des réserves suffisantes, une gestion prudente de la dette extérieure, une confiance des épargnants et une stratégie productive claire.
Sans cela, la rupture monétaire risque de devenir une crise monétaire. Le développement africain mérite mieux qu’une nouvelle mythologie souverainiste ; il exige un débat scientifique, empirique et responsable sur la production, le financement, l’État, la productivité et la transformation structurelle. Le franc CFA mérite d’être discuté, mais le développement ne peut pas être résumé à une monnaie.
Dr Abdourahmane Ba
Ingénieur Statisticien
Président Think Tank FOYRE
Expert en Evaluation des Politiques Publiques, Evidence, Management et Stratégie de Développement Voir moins