Quand la République du Sénégal appelle à la rescousse ses reines et ses rois

SOCIETE
Jeudi 6 Avril 2017

Une chambre des chefs traditionnels ? L’idée suit son cours au Sénégal. Fin mars, une délégation de l’Etat est allée à leur rencontre en Casamance.


Le Roi de Oussouye en compagnie des autorités

Ambiance majestueuse, ce vendredi 24 mars, à Oussouye, en Casamance, avec une concentration inédite de têtes couronnées et de boubous flamboyants. Une file de 4x4 s’aligne sur l’unique route goudronnée du village devant le bois sacré, résidence du roi.

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Mbagnick Ndiaye, le ministre sénégalais de la culture et de la communication, mais aussi le gouverneur, le préfet, le maire et un cortège de députés sont venus dans ce village du sud du pays pour rencontrer les reines, rois, prêtresses, responsables des fétiches et autres chefs coutumiers de la région. L’objectif ? «Instituer au Sénégal une chambre des chefs traditionnels», explique Oumar Badiane, chef de la Division du patrimoine culturel immatériel au sein du ministère, son sceptre serti d’une queue de vache à la main.

 

Il s’agit de la deuxième étape d’une tournée des provinces, après celle de Gandiaye, dans l’ouest du pays. «Nous avons considéré les marabouts au Sénégal mais négligé nos rois, estime Oumar Badiane. Nous voulons les connaître, savoir ce qu’ils font exactement et les reconnaître comme dépositaires du pouvoir, comme au Congo. Nous voulons les aider.» L’Etat versera-t-il des subventions ? «Je n’irai pas jusque-là», répond-il.

 

«Ce sont des médiateurs »

Parmi les invités, Ansiladje Moy Diatta, responsable des fétiches de Diakène Diola, représente les femmes de son village, situé à 13 km de là. En diola, elle salue l’initiative et dit qu’elle aimerait «rencontrer les autres chefs de Casamance et d’autres régions à Dakar», la capitale, qu’elle n’a visitée qu’une seule fois. Mais elle rappelle surtout que son village a «un infirmier mais pas de médicaments» et parle des «difficultés pour manger». «Nous avons dû fuir notre village par le passé et venons juste de récupérer nos terres à la suite du conflit [la Casamance a été le théâtre d’une rébellion séparatiste à partir de 1982], ce n’est pas facile de cultiver et nous avons perdu tout notre bétail», dit-elle.

 

Ansiladje Moy Diatta accepte d’éclaircir un peu le mystère des prérogatives des chefs coutumiers. Que fait-elle au juste ? «Je règle les problèmes d’éducation, je fais des cérémonies quand il y a une épidémie et je me réunis dans les bois avec des centaines de mères de famille, chaque année, durant une dizaine de jours, pour prier et échanger.»

 

Le préfet d’Oussouye, Christian Diatta, précise que dans le cadre d’une montée des violences à Dakar depuis un an, le gouvernement veut «s’appuyer sur ces personnalités influentes pour qu’ils préservent la stabilité, la paix sociale et les cultures locales». Il fait un «constat alarmant», celui de la perte des valeurs traditionnelles. Les rois à la rescousse, en somme ? «Oui, ce sont des médiateurs, surtout auprès des jeunes.»

«Ce qu’ils font est un peu mystérieux»

 
Certains jeunes, comme Malick, expriment leur méfiance envers cette initiative «très politique». Cet habitant d’Oussouye explique qu’«ici, nous respectons les rois, nous allons les voir avant de faire appel à la justice ou si les étudiants ont besoin d’un toit et d’un conseil». Pour lui, «la différence entre nos chefs et les politiques, c’est que les premiers œuvrent pour leur peuple, sont solidaires ; les seconds travaillent pour leurs intérêts».

Selon le protocole, le roi d’Oussouye, Sibiloumbaye Diédhiou, a reçu le ministre dans sa cour faite de palmiers rôniers. Entièrement vêtu de rouge, il a remercié le président Macky Sall, «qui a envoyé le ministre», et souhaité «établir une communication normale et la paix». Mais jusqu’à la dernière minute, le personnel du ministère ignorait s’il allait sortir de son bois sacré pour participer aux débats, non loin de là, sur la place du village.

 

«Les rois sont influents mais ce qu’ils font est un peu mystérieux», lâche Oumar Badiane. Finalement, au milieu des discours, sa majesté est apparue. Comme les danses traditionnelles qui battent leur plein entre les allocutions, il semblerait que chacun entame à son rythme ce dialogue entre chefferie traditionnelle et pouvoir républicain.

 

Le Monde