Recomposition politique post-alternance de 2024 : comprendre le nouveau cycle pour construire l’alternative (par Abdou Khafor Touré)

POLITIQUE
Mardi 4 Aout 2026

La récente contribution de mon très cher et estimé aîné, le ministre Abdou Fall, sur les mutations du système partisan sénégalais et les défis de l’opposition mérite une attention particulière de tous ceux qui nourrissent l’ambition de construire une alternative crédible à l’alternance incarnée par Pastef en mars 2024.

Son analyse dépasse le commentaire de l’actualité pour nous inviter à penser les évolutions profondes en cours dans notre démocratie. Elle appelle moins à réagir aux événements qu’à anticiper les transformations qui façonneront le Sénégal de demain.

À la suite de cette contribution, les ministres Babacar Gaye et Thierno Lô ont prolongé la réflexion en livrant leur appréciation des événements en cours et en esquissant plusieurs scénarios politiques dans la perspective de bâtir une véritable alternative à l’alternance de 2024.

À leur suite, je souhaite apporter au débat, avec toute l’humilité requise, une lecture inspirée de la méthodologie des sciences sociales et de la sociologie politique. Mon propos se veut moins partisan qu’analytique, car l’analyse des grandes mutations politiques exige, avant tout, de la lucidité.

 

Je partage le constat et les préconisations formulés par mes aînés : notre pays traverse un moment charnière de son histoire politique, obligeant l’opposition à se réinventer pour construire une véritable alternative.

Toutefois, j’introduirai une nuance essentielle sur la temporalité du cycle politique, ainsi qu’une précision sur la nature exacte de l’alternative à construire.

Cette nuance m’amène à dire que la crise qui oppose aujourd’hui les compagnons historiques de Pastef, deux ans seulement après leur accession au pouvoir, ne marque pas la fin du cycle politique inauguré en mars 2024. Elle en constitue, au contraire, le premier grand tournant.

 

Nous avons assisté, en 2024, à la fin d’un cycle ouvert en 2000 par la première alternance démocratique, portée par Maître Abdoulaye Wade et le PDS, puis prolongé par l’alternance de 2012 incarnée par Macky Sall et l’APR.

Pendant près d’un quart de siècle, la vie politique sénégalaise s’est structurée autour de trois grandes séquences : l’ère du Parti démocratique sénégalais, de 2000 à 2012 ; celle de Benno Bokk Yakaar et de l’Alliance pour la République, de 2012 à 2024 ; enfin, l’émergence progressive de Pastef comme principale force d’opposition à partir de 2020, notamment après le rapprochement de Rewmi avec le président Macky Sall.

 

L’installation de Pastef au pouvoir n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un long processus politique.

La concentration progressive des principales forces politiques traditionnelles — le Parti socialiste, l’AFP, la LD et le PIT — au sein de Benno Bokk Yakaar, conjuguée à l’affaiblissement progressif du Parti démocratique sénégalais comme principal pôle d’opposition entre 2015 et 2024, a laissé un espace politique que Pastef a su investir avec méthode, constance et intelligence stratégique.

À ces facteurs se sont ajoutées l’usure naturelle de l’exercice du pouvoir, mais également les mutations sociologiques du pays, qui ont profondément transformé le rapport entre les citoyens et les partis politiques.

Une jeunesse plus instruite, plus connectée, plus exigeante et moins sensible aux fidélités partisanes héritées a progressivement remis en cause les formes classiques de médiation politique.

 

Dans le même temps, les partis traditionnels ont donné le sentiment de s’institutionnaliser davantage qu’ils ne se renouvelaient.

Ils ont parfois privilégié la gestion du pouvoir à la production d’idées, la préservation des équilibres internes au renouvellement des élites et les logiques d’appareil à l’innovation politique.

Ils ont insuffisamment investi les espaces numériques où se forge désormais une grande partie de l’opinion publique.

Ils ont souvent tardé à comprendre que les nouvelles générations recherchaient moins des allégeances que du sens, moins des promesses que des perspectives, moins des chefs que des projets.

C’est dans cet espace laissé vacant que Pastef a construit sa progression.

Cette réalité mérite d’être regardée avec lucidité, non pour nourrir des regrets, mais pour préparer l’avenir.

Aujourd’hui, comme le souligne Abdou Fall, la recomposition en cours au sein du pouvoir ouvre un défi majeur pour l’APR. J’irai même plus loin : ce défi concerne l’ensemble des partis ayant exercé ou partagé le pouvoir au cours des vingt-cinq dernières années.

Le risque est désormais celui d’une bipolarisation durable entre deux sensibilités issues de l’alternance de 2024.

Si cette évolution devait se confirmer, l’ensemble des autres formations politiques pourrait être durablement relégué aux marges de la compétition politique.

Le refus de cette bipolarisation constitue désormais le grand chantier de l’opposition.

Mais redevenir une alternative ne consiste pas à attendre l’usure du pouvoir ou à espérer recueillir les fruits de ses difficultés.

 

L’alternative ne se décrète pas ; elle se construit et se prépare.

Elle suppose une remise en question sincère, un renouvellement profond des méthodes, des femmes et des hommes, des pratiques, mais surtout du projet politique lui-même.

Pour l’Alliance pour la République, comme pour l’ensemble des forces issues de la famille libérale, cette reconstruction représente une responsabilité historique.

Pour en être la locomotive, l’APR conserve des atouts incontestables : l’expérience de l’État, un maillage territorial solide, des cadres compétents et le rayonnement international de son leader.

 

Mais ces acquis ne suffiront pas.

Les électeurs de demain ne voteront plus par reconnaissance du passé.

Ils voteront pour une vision crédible de l’avenir.

C’est pourquoi la reconstruction ne peut être seulement organisationnelle.

Elle doit être intellectuelle.

Elle doit être idéologique.

Elle doit être générationnelle.

 

À ce titre, au regard des forces qui aspirent au pouvoir, il faut le dire clairement : sur le plan doctrinal et programmatique, l’alternative ne peut être que libérale.

Non pas un libéralisme réduit à une doctrine économique, mais un libéralisme profondément sénégalais, conciliant efficacité économique et justice sociale, initiative individuelle et solidarité nationale, autorité de l’État et protection des libertés, innovation et cohésion sociale.

Ce libéralisme doit répondre aux défis du XXIᵉ siècle : la souveraineté économique, l’emploi des jeunes, la révolution numérique, la transition écologique, la compétitivité, la sécurité, la réforme de l’État et la qualité des services publics.

 

Autrement dit, il doit redevenir une espérance dénuée de toutes les scories du passé.

Cette responsabilité dépasse, cela va sans dire, les frontières de l’APR.

Elle incombe également à toute une génération de femmes et d’hommes qui s’est construite au sein des grands partis de gouvernement, notamment l’APR et le PDS, et qui a porté les grands combats démocratiques de la fin des années 1990 et du début des années 2000.

Cette génération a reçu un héritage politique qu’il lui appartient aujourd’hui de faire vivre, d’adapter et de régénérer afin de permettre au Sénégal de renouer avec une trajectoire durable de progrès et de développement.

Sa responsabilité est de refuser toute marginalisation durable.

Elle ne peut davantage se contenter d’observer ou d’accompagner les recompositions internes du pouvoir.

Être digne de cet héritage, c’est refuser la bipolarisation et la marginalisation.

Souvenons-nous : le PDS et l’APR, deux forces libérales issues de l’alternance de 2000, ont durablement structuré la vie politique nationale pendant vingt-quatre ans, marginalisant le Parti socialiste et ses alliés, pourtant restés au pouvoir pendant quatre décennies.

C’est pourquoi cette génération a une responsabilité historique : prendre la mesure des enjeux et être en capacité de reconstruire une offre politique crédible, capable de gouverner demain, forte de son expérience de l’État.

Bien évidemment, cette ambition exige une condition essentielle : dépasser les ego, renoncer aux querelles de personnes, tourner la page des blessures anciennes et replacer l’intérêt supérieur de la famille libérale au-dessus des ambitions individuelles.

Les présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall, leaders du courant libéral sénégalais, ont légué une culture du leadership, de la responsabilité, du rassemblement, du résultat et du service de l’État.

 

Au fond, la question posée par Abdou Fall dépasse largement les intérêts des partis comme ceux des femmes et des hommes qui les animent.

Elle interroge notre capacité collective, au regard de notre trajectoire politique, à préparer une nouvelle alternance fondée sur des idées renouvelées, un projet à la hauteur des attentes des nouvelles générations et, en définitive, une nouvelle espérance pour le Sénégal.

C’est sans doute ce qu’attendent nos compatriotes, déjà profondément déçus par le spectacle politique offert ces derniers mois.

Une démocratie forte se mesure également à la qualité de son opposition.

C’est cette opposition forte, porteuse d’une nouvelle espérance pour nos concitoyens, qu’il nous appartient désormais de réinventer afin d’espérer mériter, à nouveau, la confiance des Sénégalais et de les réconcilier durablement avec la politique.

À ceux qui se réclament de l’APR et, plus largement, de la famille libérale, il appartient désormais d’ajouter à cet héritage ce que l’époque exige : davantage d’écoute, davantage d’humilité, davantage de mérite et davantage d’innovation.

L’histoire politique sénégalaise nous enseigne une vérité simple : aucun cycle n’est éternel.

Mais elle nous enseigne également qu’aucune alternance ne survit durablement sans une opposition forte, crédible et porteuse d’une vision.

Le défi qui est devant nous n’est donc pas seulement de reconstruire une opposition.

 

Il est de reconstruire une nouvelle espérance libérale.

L’avenir du Sénégal ne peut et ne doit se résumer à l’alternative entre deux camps issus d’une même rupture qui peine à décliner un projet cohérent.

Il appartiendra à celles et à ceux qui sauront réconcilier l’expérience et le renouveau, la liberté et la justice, l’autorité de l’État et la confiance des citoyens.

L’histoire politique enseigne que les alternances passent, mais que seules les idées capables de se renouveler traversent durablement le temps.

C’est à cette œuvre qu’il nous faut désormais consacrer notre énergie.

Non pour reconquérir le pouvoir.

Mais pour mériter, à nouveau, la confiance du peuple sénégalais.

 

Abdou Khafor Touré