Soham Wardini, une femme de synthèse

PORTRAIT
Samedi 29 Septembre 2018

L’amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir, dit Honoré de Balzac. Une assertion qui se vérifie entre les Wardini et Latmingué. « Le Soleil » est allé là où tout a commencé pour vous conter l’histoire de cette passion dont le point de départ est l’amour fusionnel entre un homme venu du pays des Cèdres et une femme du Baol. Une union singulière pour l’époque et qui a donné naissance à l’une des plus célèbres fratries du Sénégal. Une vaste maison peuplée d’arbres fruitiers et de fleurs. Dans la cour, trône un grand caïlcédrat, arbre majestueux et plus que centenaire. « Il était presque mort quand je suis revenu », explique Emile Wardini. (adsbygoogle = window.adsbygoogle || []).push({}); A 64 ans, ce banquier à la retraite est revenu à Latmingué pour revivifier la mémoire de ses parents comme les racines de ce vieil arbre témoin de l’histoire familiale. C’est ici, à « Kër Georges », que débute l’histoire des Wardini au Sénégal. Avec la patience d’un jardinier et l’optimisme d’un cultivateur, l’aîné des garçons de la fratrie a fait élaguer le vieux caïlcédrat, arrosé, entretenu… Le résultat est impressionnant. L’arbre qui était « sec » est redevenu verdoyant. Pour la petite histoire, quand il était gosse, le colonel Antoine Wardini, ancien commandant de la Zone militaire Ouest, a maintes fois passé la nuit sous cet arbre. « Il était tellement pleurnichard que mon père le jetait tout le temps dehors et il dormait ici avec le gardien », raconte son grand-frère. Lorsqu’il revient s’installer dans la maison familiale, au début des années 2000, Emile commence à planter des citronniers, des manguiers, un corossolier et plein de fleurs. Les gens rigolaient. « Ils pensaient que j’étais fou, moi je pensais qu’ils étaient paresseux ». La suite de l’histoire lui a donné raison. Après des années à l’abandon, « Kër Georges » revit. Retour aux sources C’est la colonel Antoine Wardini qui amorce le mouvement du retour dans les années 2000. Affecté à la zone militaire de Kaolack à l’époque, il avait un peu battu le rappel de la famille, incitant la fratrie à revenir à Latmingué. Très attaché à son terroir, Emile se montre très réceptif à l’idée. Aujourd’hui, c’est lui qui fait office de gardien du temple, partageant son temps entre la Somone, où vivent son épouse et ses enfants, et Latmingué avec « un penchant très net » pour cette dernière localité. Edouard aussi vient régulièrement, Soham deux fois par an, Rose lorsqu’elle a une caravane médicale et « Tony » (Antoine) « qui, paradoxalement, nous avait encouragé à revenir, est resté à Dakar ». Néanmoins, au moins une fois par an, pendant la Toussaint, toute la fratrie (y compris leurs enfants) se retrouve à Latmingué. Une façon de garder le lien. Emile s’est toujours opposé à la vente de la maison, lorsqu’elle était presque à l’abandon, parce que « c’est de là que tout est parti ». D’ailleurs, il n’a pas voulu toucher à l’ancien bâtiment construit par son père. « J’ai juste ajouté une terrasse extérieure, de l’électricité ». A côté, chacun a construit sa case et ils partagent le « patrimoine commun » que constitue l’ancien bâtiment. Sur le mur, les portraits des deux parents en noir et blanc. (adsbygoogle = window.adsbygoogle || []).push({}); Au début, un amour « interdit » Les Wardini, c’est l’histoire d’amour d’un négociant venu du pays des Cèdres et d’une restauratrice originaire de Mbacké. Leur père, Georges, a quitté le Liban, alors sous mandat français, dans les années 1940. Les Français avaient besoin d’envoyer dans les territoires coloniaux qu’ils contrôlaient des gens qui devaient servir d’intermédiaires dans le monde des affaires. Et puisque les Libanais sont très connus pour leur sens du commerce, ils ont été « exportés » un peu partout en Afrique francophone coloniale. C’est comme ça que le jeune Georges – il devait avoir seize ans – atterrit au Sénégal, alors qu’au départ du Liban il pensait aller en Amérique. Il commence par travailler comme traitant arachidier dans les maisons françaises, tout en distribuant des produits importés. Georges, ses deux frères et leur sœur finirent par s’établir à Latmingué. Pendant quatre ans, ils continuent de travailler pour le compte de ces maisons françaises et au bout de la cinquième année ils ont décidé de faire leurs propres affaires. Dans ce village, ancienne résidence secondaire du Buur Saloum, ils font du négoce : achat de l’arachide et distribution de produits importés. Par la suite, la sœur est rentrée au Liban, l’un des frères décède, l’autre s’établit à Kaolack, où vivent encore ses enfants. Georges, lui, reste à Latmingué. C’est seulement en 1963, quand Soham devait aller au collège, que la maman oblige le père, qui « n’aimait pas la ville », à s’installer à Kaolack. D’ailleurs, il attendra trois mois avant d’accepter de rejoindre le reste de la famille, se souvient Emile. Mme Wardini, fille d’un chambellan de Serigne Fallou Par « le jeu du hasard » (et de l’amour) Georges rencontre celle qui sera la mère de ses enfants, Soukèye Guèye, qui travaillait dans un restaurant. Une histoire d’amour née. Jugée, pour le moins, exotique, cette union entre une négresse musulmane et un libanais blanc catholique ne reçoit pas l’onction des deux familles. « Dans les années 1947-1948, c’était un des premiers couples mixtes. Il fallait avoir un sacré courage pour se marier à l’époque. La preuve, tous les deux ont été excommuniés de leurs communautés respectives après leur mariage », raconte Emile. (adsbygoogle = window.adsbygoogle || []).push({}); Du côté paternel comme du côté maternel, Mme Wardini appartenait à deux grandes familles musulmanes du Sénégal. Son père, un « baol-baol » du nom d’El Hadji Modou Guèye, était un chambellan de Serigne Fallou Mbacké, et sa mère, une « djolof-djolof », était très proche de Serigne Abdou Aziz Sy. « Au début, ses parents n’avaient pas accepté son mariage avec mon père. Il m’est même revenu, vrai ou faux, que mon grand-père maternel cherchait à liquider (mystiquement) mon père », raconte Emile Wardini, avec un éclat de rires. S’il n’a pas connu ce dernier, Emile se souvient bien de sa grand-mère maternelle et certains de ses oncles qui se sont manifestés « sur le tard, lorsque nous sommes devenus grands et avons commencé à travailler ». C’est pour cette raison qu’il s’identifie plus à Latmingué, même s’il y a le respect envers la famille maternelle. Malgré cette opposition, le couple a bien tenu le coup et fait « beaucoup d’enfants ». Dix au total. Seulement, le papa décède très tôt, en 1967, alors qu’Emile, l’aîné des garçons, n’avait que douze ans. La maman est obligée de se mettre au charbon et d’élever seule ses enfants. Analphabète et inexperte en matière de gestion d’entreprise, « au bout de trois-quatre ans elle avait tout perdu ». À cette mère courageuse et pugnace, Emile tire son chapeau : « Moi j’ai quatre gamins, une maîtrise en droit, une carrière de banquier, et j’avoue que maman a fait mieux que moi en termes d’éducation de ses enfants. Sur ses dix gosses, il n’y a que deux qui n’ont pas le bac. C’est pour vous dire le courage de cette dame qui, malgré l’adversité de l’environnement due au fait qu’elle était mariée à un étranger, chrétien de surcroit, n’avait pas eu quelqu’un pour l’aider que ça soit du côté de ses parents ni du côté des parents de mon père qui, eux aussi, n’étaient pas d’accord pour ce mariage ». Esprit familial Plus que la situation sociale de ses enfants, la plus grande réussite de cette femme, c’est l’esprit de famille qu’elle a réussi à inculquer à ses enfants. « Sur les dix que nous sommes, on est deux chrétiens, tous les autres sont musulmans », informe Emile. Il en va de même sur le plan politique avec des sensibilités très différentes : Soham, qui assure l’intérim à la mairie de Dakar, milite à l’Alliance pour les forces de progrès (Afp) et est proche de Khalifa Sall, tandis qu’Emile est beaucoup plus proche de l’actuel président de la République, pas parce qu’il appartient à l’Apr (Alliance pour la République), mais parce qu’il a toujours eu une « sympathie particulière » pour Macky Sall. « Avant même qu’il ne soit président », informe-t-il. Mais chez les Wardini, il y a une règle d’or : la famille prime sur toutes les autres considérations. « Chacun respecte l’autre dans ses choix et convictions ». Cet esprit familial a permis à la fratrie de surmonter les épreuves difficiles. En tant qu’aînée, Soham a été la première à « se sacrifier », en devenant prof d’anglais, pour assurer le minimum vital à ses frères et sœurs. « En un moment donné, on était vraiment au cœur de la vague parce qu’avoir dix gosses, sans personne pour vous aider et sans aucun moyen, ce n’était pas facile. Ce qui explique d’ailleurs que certains d’entre nous ont été obligés d’abréger leurs études universitaires pour travailler et aider maman ». Durant ces années de braise, la page Latmingué était mise entre parenthèse « parce que simplement quand papa est décédé nous étions tous préoccupés par la survie », raconte Emile. Lui aussi a dû renoncer à faire un troisième cycle, parce qu’il y avait « des besoins pressants qui m’ont obligé d’écourter mes études et d’aller chercher un travail ». C’est ainsi qu’il débute une carrière de banquier, en 1977, à la Société générale. Les racines lointaines du Pays des Cèdres Les vocations se sont dessinées de façon naturelle. « Tony » qui « aimait tout ce qui est tenue militaire », s’est naturellement orienté vers l’armée, Rose vers la médecine, Emile dans la banque, Soham dans l’enseignement puis la politique, les autres dans le monde des affaires. Chacun fait son petit bonhomme de chemin avec, bien sûr, cette fameuse règle d’or : l’esprit familial et le respecte du droit d’aînesse. Chez les Wardini, on ne fait rien sans prendre l’avis de l’aîné. Dans les années 1990, Emile a voulu arrêter la banque pour faire le barreau. Et quand il en parle à sa mère, elle s’y oppose. « J’aurais pu passer outre, parce qu’elle ne voyait pas les enjeux à l’époque, mais parce qu’elle n’était pas d’accord j’ai été obligé de renoncer à ce choix qui était pourtant plus intéressant pour moi aussi bien sur le plan de l’épanouissement personnel que celui de la rémunération, mais étant donné que j’avais pas réussi à la convaincre, j’ai renoncé ». Cette règle prévaut toujours. Aujourd’hui encore, alors qu’il a 64 ans, Emile ne fait rien sans l’avis de sa grande sœur Soham qui fait désormais office de maman dans la famille, depuis le décès de cette dernière en 1995. Sans rompre totalement le cordon ombilical avec le pays d’origine de leur père, les Wardini ont découvert le Liban tardivement. C’est seulement en 2002, lors du Sommet de la Francophonie à Beyrouth, qu’Emile – qui a fondé une association appelée « L’Alliance » visant à œuvrer pour l’intégration de la communauté libano-sénégalaise – visite pour la première fois le pays des Cèdres. Il y est retourné une ou deux fois. « C’est un très beau pays, mais je ne crois pas que je vivrais là-bas », tranche-t-il. Soham a été la première à s’y rendre, dans les années 1970. Miss Sénégal à l’époque, on lui avait offert un billet pour aller visiter le Liban. Actuellement, une bonne partie de la famille paternelle se trouve en Amérique latine, notamment au Brésil et au Venezuela. ………………………………………………………………………………………………………………………………………………. Une passion pour Latmingué Bien intégrés à Latmingué, les Wardini sont très appréciés par la population locale, surtout pour leurs actions sociales dans des domaines comme l’éducation ou la santé. En 2000, quand Emile est revenu s’installer à Latmingué, trente-sept ans après son départ, il constate avec tristesse que le village ne disposait toujours pas d’un collège. L’une de ses premières initiatives est de lancer la construction du collège. Même si, au début, il est confronté à la réticence de la classe politique locale, qui le soupçonnait d’avoir des ambitions politiques. Lui, assure que son « seul parti, c’est Latmingué ». Avec sa sœur Rose, il initie aussi des caravanes médicales pour faire des consultations gratuites. Emile voulait pérenniser cette initiative dans sa localité, mais Rose, « dame de cœur », voyait plus grand. C’est comme ça qu’elle décide d’étendre l’initiative au niveau national.Emile est convaincu qu’on peut rester dans son terroir, gagner sa vie et participer au développement. « Des gens comme moi, à cet âge, doivent retourner dans leur terroir pour appuyer le développement local », explique-t-il. C’est dans ce sens qu’il monte un campement qui s’appelle « Lambor » pour créer des solidarités entre les fils du village et les touristes qui vont venir. Emile n’a qu’un seul regret. « Alors que j’étais chef d’agence à Kaolack, dans les années 1980, j’aurais pu faire beaucoup de choses pour Latmingué, parce que j’étais dans le monde des affaires, j’avais beaucoup de relations qui pouvaient m’accompagner ». Mais à l’époque l’urgence c’était d’assurer l’indépendance financière de la fratrie.