Entre pressions hiérarchiques, bons de livraison contestés et absence physique d'équipements, l'instruction pointe l'existence de pratiques hautement suspectes dans la gestion des marchés publics sous l'ancienne administration.
Le scandale du bon de livraison fictif : enregistrements et vidéo à l'appui
C'est un témoignage clé qui est venu ébranler la défense des anciens responsables du programme. Entendus par les commissaires, Mamadou Sow et Serigne Abo Wade, tous deux agents affectés au programme « Sama PC », ont révélé les coulisses de la validation d'un bon de livraison portant sur 2 000 ordinateurs attribués au fournisseur Oumou Group.
Selon le récit détaillé de Mamadou Sow, les faits remontent au 11 novembre 2024. Ce jour-là, le chauffeur du Dr Aboubacry Niane, alors directeur du programme, lui présente un exemplaire unique d'un bon de livraison non daté mais mentionnant l'année 2023. L'émissaire demande la signature immédiate du document, arguant que cette formalité est indispensable pour permettre au fournisseur de dédouaner le lot de matériel.
Face à cette procédure inhabituelle pour des équipements non encore réceptionnés dans les entrepôts. Mamadou Sow refuse de viser le document sans vérification physique des stocks.
Après avoir contacté et saisi par écrit le Dr Aboubacry Niane, l'agent affirme avoir reçu l'ordre direct de signer et d'apposer une date sur le bon.
Anticipant les répercussions judiciaires et administratives, M. Sow a filmé la scène en présence de son collègue Wade et du chauffeur, tout en enregistrant la communication téléphonique avec son directeur. Ces éléments audiovisuels ont été formellement transmis à la commission parlementaire.
Le témoignage de Serigne Abo Wade est venu confirmer l'absence totale de livraison effective : les agents opérationnels n'ont jamais été en contact avec la société Oumou Group ni réceptionné le moindre ordinateur en lien avec ce bon d'attestation.
Un marché vicié : vices de procédure et matériel défectueux
Ces révélations viennent s'ajouter à un tableau d'ensemble déjà sombre dressé lors de la première journée d'auditions. Les travaux de la commission d'enquête ont en effet établi que la procédure de passation du marché public avait été affranchie des règles cardinales du Code des marchés publics : absences d'appels d'offres rigoureux, contournement des commissions de réception et validations d'étapes administratives sous pression hiérarchique.
Outre les lots fictifs, la commission a révélé que sur les lots effectivement payés et livrés aux universités, plus de 800 ordinateurs se sont révélés totalement défectueux dès leur mise en service, posant la question de la conformité technique du matériel et du contrôle de qualité préalable.
Vers des poursuites judiciaires pour préjudice au Trésor public ?
La tournure prise par ces auditions modifie la portée des travaux de la commission parlementaire. L'existence de pièces à conviction directes (enregistrements sonores, captations vidéo et documents antidatés) sort le dossier du simple constat de mauvaise gestion pour l'orienter vers une qualification pénale potentielle : faux et usage de faux en écriture publique, escroquerie portant sur les deniers publics et complicité.
À l'issue des auditions des derniers responsables de la chaîne de commande et des représentants d'Oumou Group, le rapport final de la commission parlementaire devrait être transmis aux autorités judiciaires et aux corps de contrôle d'État (IGE, Cour des Comptes) pour engager les procédures d'imputation financière et pénale adéquates.