Une enquête exclusive révèle que les promoteurs du durcissement de la loi contre l'homosexualité au Sénégal ont bénéficié de l'expertise et des conseils stratégiques de MassResistance, un groupe de pression ultra-conservateur basé aux États-Unis.
Entre partage de tactiques de mobilisation et influence de la nouvelle administration Trump, plongée dans les coulisses d'une collaboration transatlantique inédite.
Depuis plusieurs années, le groupe américain MassResistance, basé au Massachusetts, s’est fait connaître pour ses campagnes agressives contre le mariage homosexuel et ce qu’il qualifie de « guerre transgenre contre les normes culturelles ».
Si son influence en Afrique n'est pas nouvelle, elle semble avoir franchi un palier décisif au Sénégal avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025.
« Il y a un nouvel élan pour instaurer ces interdictions strictes car le président Trump n’est pas là pour harceler ou intimider les pays afin qu’ils intègrent des idéologies destructrices », a confié Arthur Schaper, directeur de terrain de MassResistance, à l'agence Reuters.
Pour ce lobby, le changement d'administration à Washington a créé un véritable « bouclier diplomatique » permettant aux activistes africains d'agir sans craindre les représailles financières ou politiques des États-Unis.
Un partenariat né dans le sillage de l'alternance
La collaboration entre MassResistance et le collectif sénégalais And Samm Jikko Yi a débuté concrètement en décembre 2024, quelques mois seulement après l'élection du président Bassirou Diomaye Faye.
Ababacar Mboup, figure de proue du collectif sénégalais, a confirmé avoir contacté le groupe américain pour discuter de tactiques de sensibilisation, de mobilisation de masse et de plaidoyer auprès des nouvelles autorités.
Les discussions auraient même porté sur la création d'une branche officielle de MassResistance au Sénégal.
Pour Arthur Schaper, l'objectif est clair : soutenir des politiques « pro-famille » qui empêchent la normalisation des droits LGBT, qu'il qualifie de « menaces pour la santé publique ».
L'effet « Trump » et la fin de la diplomatie des droits LGBT
Cette synergie illustre un basculement géopolitique majeur. Sous les administrations Obama et Biden, les droits LGBT étaient une composante explicite de la politique étrangère américaine.
L'actuel Département d'État sous l'ère Trump a radicalement changé de cap, affirmant que l'argent du contribuable américain ne sera plus « gaspillé dans des questions sociales et de genre qui divisent ».
Ce retrait de la pression diplomatique américaine a donné des ailes aux législateurs sénégalais qui, la semaine dernière, ont voté le doublement des peines pour les « actes contre nature », les portant à 10 ans d'emprisonnement, tout en criminalisant la « promotion » de l'homosexualité.
Une menace sur la lutte contre le VIH ?
Au-delà de la bataille idéologique, les acteurs de la santé tirent la sonnette d'alarme. Au Sénégal, si la prévalence nationale du VIH est faible (0,3 %), elle atteint des sommets inquiétants — jusqu'à 49 % dans certains secteurs de Dakar — chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH).
Les agents de santé craignent que cette nouvelle loi ne pousse les populations vulnérables dans la clandestinité totale. Déjà, entre le 9 et le 24 février, 27 arrestations ont été signalées pour « actes contre nature ».
Cette répression accrue, couplée à la criminalisation de la « promotion » (qui pourrait inclure les programmes de prévention), risque de réduire à néant des années de lutte contre l'épidémie.
Alors que certains militants sénégalais se félicitent de cette souveraineté législative retrouvée avec l'appui de leurs « collègues » américains, d'autres s'inquiètent de voir le Sénégal devenir le laboratoire d'une guerre culturelle importée des États-Unis, au détriment des impératifs de santé publique et de cohésion sociale.