Invité par le cadre migratoire, j’ai pris part samedi dernier, à la rencontre d’échanges multi-acteurs sur l’Afrophobie au Sénégal. La place des réseaux sociaux dans l’aggravation des tensions intercommunautaires y a été évoquée. Je me suis alors souvenu qu’il y a quelques années, en Éthiopie, certains ont utilisé les réseaux sociaux pour diffuser de fausses nouvelles qui ont provoqué des violences entre communautés ethnolinguistiques. C’est une histoire qui mérite d’être racontée.
En octobre 2019, l’activiste Jawar Mohammed affirme sur les réseaux que sa sécurité était menacée. Des partisans se rassemblent alors devant son domicile. De fausses informations, dont une vidéo trompeuse circulent affirmant que des jeunes étaient armés. Immédiatement des troubles éclatent et font 86 morts en deux jours, selon le rapport d’Amnesty International.
Ainsi donc, une alerte non vérifiée, relayée par une personnalité influente, peut déclencher la violence avant que les faits soient établis.
En juin 2020, après l’assassinat d’un chanteur connu, Hachalu Hundessa, des messages appelant à la vengeance ont vite circulé visant notamment la communauté Amhara.
En trois jours on a recensé 123 morts et 500 blessés au moins ainsi que des milliers de personnes déplacées.
Ici, c’est l’exploitation politique d’un événement traumatique qui transforme le deuil et la colère en accusations collectives contre une communauté.
Novembre 2021, le professeur de chimie Meareg Amare, issu de la communauté tigréenne, a été assassiné après la publication sur Facebook de messages le désignant nommément, avec sa photographie et des informations sur son domicile et son lieu de travail.
C’est le ciblage nominatif d’un citoyen.
Le cas éthiopien est particulièrement instructif pour comprendre comment les réseaux sociaux peuvent devenir des instruments de mobilisation politique certes, mais aussi de polarisation identitaire et, dans certaines circonstances, de violences collectives.
Comment empêcher que des entrepreneurs politiques exploitent les différences ethniques et linguistiques sur les réseaux sociaux pour fragiliser la cohésion nationale, tout en préservant la liberté d’expression ?
L’enjeu de prévention des conflits a été nettement souligné par l’atelier du cadre migratoire autant que la responsabilité de l’État mais aussi des organisations, associations et tout citoyen pris individuellement. Les lois et règlements devraient être sérieusement réactualisés sur la base des nombreuses expériences déjà accumulées dans l'optique de mettre un terme à la propagation instantanée des discours de haine et de division. Les pyromanes qui sont hors du pays devraient également faire l’objet d'une grande attention de la part de l’État par le biais de nos représentations diplomatiques et consulaires : Rassembler une documentation convaincante sur leurs discours et les images qu’ils propagent, à présenter aux autorités des pays concernés en expliquant les conséquences en termes de violence au sein de nos sociétés. Aucun pays au monde n’est naturellement immunisé contre ce nouveau fléau. Ceux qui s’en occupent avec esprit de suite s’en sortent mieux.
NB : Il est parfaitement possible d’utiliser la liberté d’expression et le système démocratique pour s'emparer du pouvoir et abattre la liberté d’expression et le système démocratique. Adolf Hitler en est un exemple frappant.
Hitler est devenu chancelier de l’Allemagne (Premier ministre fort d’un régime parlementaire) à la tête d’un gouvernement de coalition le 30 janvier 1933 à la suite d’une élection démocratique.
Dès son installation, il fait incendier le Reichstag (Assemblée nationale allemande) le 27 février 1933 et profite de son propre crime pour obtenir du Président de la République un décret qui suspend les libertés fondamentales (liberté de la presse, de réunion et d'expression... ). La police peut désormais arrêter massivement les opposants. Les communistes sont particulièrement visés ainsi que les socialistes et d'autres adversaires du régime.
Cette première étape permet à Hitler de réduire considérablement les possibilités d'opposition, puis de faire adopter en mars, la loi des pleins pouvoirs par une assemblée qui a la peur au ventre. Beaucoup de députés ne peuvent siéger.
Trois mois plus tard (juillet 1933), son parti, le parti nazi devient le seul parti politique légal. Tous les partis sont dissouts. Le pluralisme politique est supprimé.
L’année suivante, quand le Président meurt, Hitler accapare tous les pouvoirs en confisquant ceux du Président de la République pour les ajouter à ceux qu’il détenait déjà en tant que chancelier. On l’appelle alors le Führer. Le terme Führer qui était d'usage courant s’inscrit désormais dans une conception autoritaire du leadership : le parti doit obéir à un chef unique plutôt que fonctionner selon une logique démocratique interne. Le voilà devenu Chef de l’État, Chef du gouvernement, Chef du parti, Chef du parlement. La personnalisation absolue du pouvoir débouche sur l’instauration de la dictature nazie.
Il ne lui restait plus alors qu’à répandre le feu sur la planète après avoir mis le feu à son propre parlement.
Dans la vie, rien de positif et de progressiste n’est définitivement acquis.
À bon entendeur Salut