Lorsque Bassirou Diomaye Faye fut élu président de la République dès le premier tour de l'élection présidentielle du 24 mars 2024 avec 54,28 % des suffrages, beaucoup de Sénégalais crurent assister à la chute définitive du « Système » et à la victoire du «Projet» de souveraineté nationale et de panafricanisme. La nomination d'Ousmane Sonko comme Premier ministre, suivie de la victoire écrasante du Pastef aux élections législatives du 17 novembre 2024, semblait confirmer cette option de rupture systémique historique.
Deux ans plus tard, voici que l’ancien système politique se reconstitue.
Le président de la République a limogé son Premier ministre. Il a lancé la création de son propre parti politique en vue des élections locales de 2027 et de l'élection présidentielle de 2029. Plus spectaculaire encore, il reçoit avec tous les honneurs son prédécesseur Macky Sall, l'homme dont le régime l’avait emprisonné avec les principaux dirigeants du Pastef et qui est accusé de la mort d’au moins 65 jeunes manifestants. Il lui apporte publiquement son soutien dans sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies.
Comment comprendre un tel retournement de situation ?
Comment l'homme présenté hier comme l'alter ego d'Ousmane Sonko, élu sous le slogan « Diomaye mooy Sonko », peut-il aujourd'hui s'opposer frontalement à son ancien mentor tout en renouant avec ceux qu'il a combattu pendant une décennie ?
La psychologie explique sans doute une partie du phénomène : désir d'émancipation, rivalités personnelles, ressentiments et ambition personnelle, notamment. Mais ces facteurs ne suffisent pas.
C’est que le « Système » ne se limite pas à la personne du président de la République. C'est un organisme politique, administratif, économique et social profondément enraciné, porté par des réseaux d'intérêts au Sénégal, à travers le monde, en France, en Europe et aux Etats Unis notamment. Lorsqu'il perçoit une menace existentielle, il déploie spontanément des mécanismes destinés à assurer sa propre survie.
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La révolution passive comme mode de survie
Il a ainsi survécu à tous les régimes qui se sont succédé au Sénégal de 1960 à nos jours. En pratiquant cette méthode qu’Antonio Gramsci a appelé la révolution passive.
Il s'agit d'une transformation contrôlée : changer suffisamment pour préserver l'essentiel. Le système intègre certaines revendications populaires, renouvelle son personnel politique, adapte son discours et effectue certaines réalisations physiques tout en conservant intactes les structures fondamentales du pouvoir.
L'un des principaux instruments de cette stratégie est le transformisme, c'est-à-dire la capacité d'absorber progressivement les opposants les plus influents, ainsi que des personnalités de la société civile, de les intégrer au pouvoir et de neutraliser toute capacité de dissidence.
De Léopold Sédar Senghor à Macky Sall, chacun des régimes successifs a ainsi, selon des modalités différentes, reproduit ce même schéma destiné à préserver l'hégémonie de la classe dirigeante sans remettre fondamentalement en cause l'organisation économique et politique du pays.
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Un modèle éprouvé depuis l'indépendance
Cette révolution passive s'est historiquement appuyée sur plusieurs piliers :
- l'adaptation permanente du cadre constitutionnel et juridique afin de consolider l'hyper présidentialisme ;
- le contrôle des médias publics et d'une partie importante de ceux du secteur privé ;
- la promotion d'intellectuels organiques favorables au régime et la marginalisation des voix critiques ;
- le renouvellement et le renforcement du pacte avec les confréries religieuses ;
- la redistribution clientéliste des ressources publiques, notamment à travers les grands projets d'infrastructure ;
- le recours plus ou moins maîtrisé à la contrainte et à la violence lorsque les autres mécanismes deviennent insuffisants.
Ce modèle a permis au système politique sénégalais de traverser toutes les alternances sans véritable rupture structurelle.
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Le Diomayisme comme nouvelle révolution passive
C’est cette méthode que Bassirou Diomaye Faye met en œuvre en ce moment. Le projet présidentiel de création d'un nouveau parti politique, l'arrivée à ses côtés de nombreuses personnalités issues du Parti Démocratique Sénégalais et de l'Alliance pour la République voire de Benno Bok Yaakar, indiquent que le régime de Bassirou Diomaye Faye opère désormais selon ce schéma et a renoncé au «Projet» de Pastef de rupture systémique sur la base duquel il avait été élu.
Dans cette perspective, le « diomayisme » apparaît comme la dernière métamorphose du «Système», inscrit dans une logique de restauration de l’Ancien Régime.
La multiplication des transhumances politiques, la liquidation progressive des responsables d’entreprises publiques affiliés à Pastef, le retour progressif au pouvoir de responsables de l'ancien régime, le blanchissement de ceux d’entre eux qui avaient fait l’objet de poursuites judiciaires, l’arrêt du processus de reddition des comptes des anciens gestionnaires et la constitution de nouveaux réseaux d'allégeance en sont des manifestations.
Il y a aussi l’autocensure des médias publics, la propagande de la plupart des journaux, radios et télévisions privées en faveur du projet présidentiel dans l’indifférence des organisations les plus significatives de la société civile.
L'objectif déclaré du président Bassirou Diomaye Faye est de construire une majorité suffisamment solide pour remporter les prochaines échéances électorales de 2027 et de 2029. Doit-il pour autant s’affranchir de toutes limites?
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Sauver le système ou sauver la démocratie ?
Toute la question est désormais là. La préservation du Système ne doit pas se faire au détriment de la stabilité des institutions et de la préservation de la démocratie.
En vue des prochaines élections, le président de la République doits’assurer de la protection du droit de suffrage des Sénégalais, du respect strict des exigences du Code électoral et de la Constitution, et notamment de l'égalité de traitement garantie entre tous les candidats, de la stricte neutralité de l'administration électorale, de la transparence du financement politique et de l'interdiction de l'utilisation des ressources publiques au profit de son camp.
C'est à ces conditions seulement que les résultats seront acceptés par les acteurs politiques comme par les citoyens, et que la paix sociale pourra être durablement préservée.
Le véritable enjeu ne devrait pas être la survie coûte que coûte du « Système ». Mais plutôt la survie de la démocratie et de l’état de droit au Sénégal.
