Après des études supérieures au Sénégal et un doctorat en histoire en France, je me suis retrouvé à enseigner dans des contextes très variés : de la maternelle à la Terminale, dans des collèges difficiles de banlieue parisienne, dans un lycée privé catholique, puis au Sénégal dans un programme français. Ce récit raconte le quotidien, les défis pédagogiques, les tensions administratives, les préjugés, les inspections, les trajets éprouvants, et les petits succès qui forgent un enseignant africain noir dans un système exigeant, où la place d’un enseignant étranger ne va pas toujours de soi.
Du Sénégal à la France : un long parcours académique
Mon histoire commence au Sénégal, à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), où j’effectue mes études supérieures entre 2004 et 2010. Ces années m’ont permis d’acquérir les bases de l’histoire, de la recherche et de la méthodologie académique. En 2010, je pars pour la France, à l’Université de Poitiers, pour poursuivre mes études. J’obtiens un master, puis me lance dans un doctorat en histoire, que je soutiens en 2016. Ces années sont intenses : travail acharné, adaptation à un système universitaire très différent, immersion dans une culture étrangère, et gestion de la vie quotidienne loin de mon pays. À la fin de mon doctorat, je monte à Paris pour chercher du travail et tenter d’intégrer l’Éducation nationale. C’est le début d’une autre aventure : trouver sa place comme enseignant contractuel africain, étranger et noir dans un système rigoureux et très encadré.
Grigny, 2016 : premiers pas avec les tout-petits
Je me souviens de ce matin d’octobre 2016. Le trajet en RER me semble interminable. Le sac est lourd. Mon dossier de CV déposé sur la plateforme Acloé me revient en tête à chaque gare. J’arrive au collège, à Grigny. La principale me reçoit dans son bureau. Elle est directe : elle a été informée par un ami commun. Un poste d’assistant pédagogique s’est libéré en urgence. La personne en place est partie sans prévenir. Il faut quelqu’un immédiatement. C’est un jeudi. Elle me propose de commencer dès le lundi suivant. J’accepte sans hésiter. J’informe aussitôt mon ami, professeur de mathématiques dans le même établissement. Le lundi matin, tout s’enchaîne très vite. On me présente à l’administration, puis à la personne chargée du suivi des assistants pédagogiques. Je signe mon contrat. On me remet un emploi du temps. Mais je découvre rapidement que je ne vais pas travailler au collège. Je suis affecté dans une école maternelle rattachée à l’établissement. La directrice m’accueille et m’envoie dans la classe d’une enseignante. Elle me reçoit avec bienveillance. Je commence à l’aider, tantôt en essayant de comprendre les activités, tantôt en prenant moi-même des initiatives. Je suis plongé dans un univers que je ne connais pas. Rien ne m’y avait préparé.
C’est la première fois que je me retrouve dans le milieu éducatif, face à des tout-petits. Ils courent, pleurent, s’agrippent à moi. Je dois apprendre très vite. Avec la directrice et les maîtresses, mon accent africain suscite des réactions contrastées : certains sourient, d’autres éclatent de rire. Je comprends que je suis aussi, malgré moi, un objet de curiosité. Après quelques jours à la maternelle, une décision est prise : je ferai les deux. Le matin avec les enfants, l’après-midi au collège. Au collège, j’accompagne les élèves en difficulté, je circule dans les salles de classe pendant les cours, j’essaie de comprendre les attentes, les rythmes, les codes.
Les autres assistants pédagogiques, souvent bienveillants, m’expliquent le fonctionnement, les gestes professionnels, les attitudes à adopter. Mais je découvre rapidement une réalité plus brutale : contractuel, que l’on soit professeur, assistant pédagogique ou assistant d’éducation, on est souvent jeté dans les classes sans formation. Il faut apprendre sur le tas, sans filet. Les journées sont longues. Les trajets fatigants. Le froid s’installe. Mon téléphone sonne sans arrêt : démarches administratives, dossiers de titre de séjour, problèmes ou retards de salaire. Tout se mélange. Et pourtant, à la maternelle, quelque chose change en moi. Les enfants sont difficiles à tenir : crises, pleurs, chamailleries. Mais ils sont aussi incroyablement attachants. Peu à peu, je m’adapte. Je m’attache à eux. Je découvre que derrière la fatigue et le désordre apparent, il y a une forme de sincérité, d’innocence, qui donne du sens à ce que je fais.
Ces premiers mois me forgent. Ils m’apprennent la patience, l’humilité, et surtout que la pédagogie ne s’improvise pas : elle s’apprend, souvent dans l’urgence. Les débuts sont compliqués : je me sens dépassé, je ne sais pas toujours comment réagir. Pourtant, au fil des semaines, un lien se crée. Chaque sourire, chaque geste d’attention devient un moment précieux. J’apprends à observer, écouter, guider avec calme, et je finis par aimer ce public innocent, par ressentir la joie et la curiosité qu’ils apportent chaque matin. Cette expérience m’enseigne une première leçon essentielle pour la suite : la pédagogie n’est pas seulement un savoir-faire académique, c’est aussi une relation humaine, basée sur l’écoute, la bienveillance et l’empathie.
Sarcelles, printemps 2017 : premiers cours au collège
Je me souviens de mes trajets quotidiens vers deux collèges de Sarcelles. Chaque matin, descendre du train à la gare de Sarcelles est un moment de tension. La sortie du train est toujours chaotique : trafic intense, heurts entre voyageurs pressés, policiers omniprésents, et l’air chargé d’une énergie parfois agressive. Je sens souvent la peur et la vigilance me traverser, surtout quand je vois des groupes d’adolescents se bousculer ou crier, ou lors des fréquents contrôles de police.
À la sortie du RER D, je marche quelques minutes pour me diriger vers un arrêt de bus et prendre le bus pour rejoindre mon établissement. Il est parfois bondé, souvent en retard. La fatigue s’installe avant même le début de la journée. Ces trajets répétés, plusieurs fois par semaine, deviennent une épreuve silencieuse. Ils m’apprennent à tenir, à rester concentré, à contenir le stress avant même d’entrer en classe. Une fois arrivé, je passe par la salle des professeurs. Je lance un « bonjour ». Certains répondent, d’autres non. Les regards glissent, les silences s’installent. La pièce est traversée par un flux continu : enseignants pressés, photocopies en urgence, café avalé debout, échanges rapides avant de disparaître derrière une porte de classe. D’autres ne passent même pas par là. À 9 h 45, la pause de quinze minutes marque un temps de respiration. Les corps se relâchent, les voix se délient. Je tente de créer du lien. Spontanément, je me rapproche de collègues qui me ressemblent ou partagent une condition proche de la mienne : enseignants noirs, africains, maghrébins, contractuels. Avec eux, la parole circule plus facilement. On échange des conseils, des stratégies pour tenir une classe, des gestes professionnels appris sur le terrain. Certains me disent simplement : « N’hésite pas si tu as besoin ». Tous les échanges ne sont pas aussi chaleureux : certains collègues restent à distance, et les difficultés des nouveaux venus ne suscitent pas toujours la solidarité. Dans ce contexte, chaque cours devient une épreuve. Non pas seulement enseigner, mais tenir debout. Ne pas perdre la face. Ne pas être réduit au ridicule. Il faut du caractère. Beaucoup de caractère.
Une fois dans ces deux collèges, une autre étape commence : faire face aux élèves. Bavardages incessants, moqueries sur mon accent, attitudes provocatrices. Il faut s’imposer, trouver sa place, tenir la classe. Mais la pression ne vient pas seulement des élèves. Un chef d’établissement ou un inspecteur peut aussi venir observer un cours, parfois sans prévenir. Ces visites font partie du métier, mais pour un débutant elles créent une pression constante. Il ne s’agit pas seulement d’enseigner, mais de prouver, constamment, que l’on est capable. Être contractuel, étranger et africain noir renforce encore ce sentiment d’exposition. J’ai le sentiment que chaque geste, chaque hésitation compte davantage. Dans ces conditions, enseigner devient aussi une épreuve de légitimité. Il ne suffit pas de faire son travail : il faut démontrer que l’on mérite d’être là.
À Sarcelles, je fais face à des adolescents pour la première fois. Préparer mes cours d’histoire et de géographie est un travail de tous les instants. Mes premières leçons sont trop universitaires, trop magistrales : les élèves bavardent, jouent, certains se désintéressent. Je me souviens d’un cours de 5e sur l’histoire des religions, où je commence par le judaïsme et le christianisme avant d’aborder l’islam. Un élève, les yeux froncés, me lance : « Pourquoi vous commencez par le judaïsme et le christianisme avant l’islam ? » Le murmure se propage dans la classe. Je prends une profonde inspiration et réponds calmement : « Ce n’est pas un choix contre l’islam. En histoire, la chronologie est importante. Pour comprendre l’islam et son développement, il faut d’abord connaître le judaïsme et le christianisme, et voir les liens qui existent entre ces religions révélées. »
Certains hochent la tête, d’autres chuchotent encore, mais peu à peu, la discussion devient une leçon en elle-même. Ce moment m’enseigne qu’il faut aussi expliquer et rassurer les élèves sur le sens des choix que l’on fait. Ces expériences, comme tant d’autres, m’apprennent à adapter mes cours universitaires à la compréhension des adolescents, à capter leur attention et à transformer chaque interrogation en opportunité d’apprentissage.
2018-2019 : collègues, élèves et académie
Dans un collège de Villetaneuse, puis dans deux collèges de Sevran, je prends en charge des classes allant de la 6e à la 3e. Pour me rendre à Villetaneuse, je prends le tramway T8 depuis Saint-Denis en direction de Villetaneuse Université. Le collège se trouve juste à côté de l’arrêt, presque au pied des rails. Je n’y reste pas longtemps : le remplacement est de courte durée. Pourtant, c’est là que, pour la première fois, je me sens réellement intégré. Le principal est bienveillant, les collègues aussi. Beaucoup sont contractuels, plusieurs sont noirs. Une forme de solidarité implicite circule dans les couloirs. J’y noue des liens forts, notamment avec un collègue avec qui je partage bien plus que des heures de service. J’y constate aussi le rôle particulier de certains enseignants, notamment les professeurs d’éducation physique, très proches des élèves et dont l’autorité auprès d’eux est souvent très forte. Avec les élèves, mon autorité commence à se construire. Les difficultés existent, bien sûr, mais elles deviennent plus gérables. J’apprends à tenir une classe, à imposer ma présence sans hausser la voix en permanence. Il reste des résistances, quelques élèves difficiles, mais je ne suis plus déstabilisé comme au début. À Sevran, entre les deux collèges, je connais une autre forme de stabilité. Mon contrat est plus long, partagé entre les deux établissements. Je me sens particulièrement à l’aise dans le second. Le courant passe bien avec l’administration, et les classes de 4e et de 3e dont j’ai la charge sont difficiles mais formatrices.
Tout n’est pas simple. Un désaccord m’oppose à un professeur de SVT, également professeur principal. Nos visions du travail et de la place des contractuels semblent différentes, et ces tensions se ressentent parfois jusque dans sa classe de 6e. Je reste ferme et poursuis mon travail. Dans ce collège, malgré ces tensions, mon travail est reconnu. L’administration souhaite me garder l’année suivante. On me témoigne une forme de considération que je n’oublierai pas. Le principal me donne une bonne évaluation et transmet mon dossier au rectorat avec un avis favorable pour un renouvellement. Mais la décision ne lui appartient pas. Le rectorat ne donne pas suite. Pour les contractuels, la gestion administrative reste un point difficile : retards ou interruptions de salaire, attestations Pôle emploi longues à obtenir, messages qui restent sans réponse. À cela s’ajoute la pression des inspections, qui évaluent régulièrement la capacité à « tenir » une classe.
Sarcelles et Sevran : enseigner l’histoire et la géographie avec sensibilité
Dans les collèges de Sarcelles, puis dans ceux de Sevran, certaines leçons sont particulièrement délicates. Les cours sur l’immigration et les mouvements de population, par exemple, révèlent bien plus que l’histoire : ils ouvrent des blessures personnelles. Beaucoup d’élèves me confient leurs expériences de stigmatisation et d’exclusion, parfois celles de leurs parents, et expriment leur sentiment de déconnexion avec la société française. Certains n’ont jamais mis les pieds au centre de Paris et ne connaissent que leur banlieue. Les termes que j’utilise dans mes cours sur les migrations et les sociétés leur semblent abstraits, alors qu’ils désignent une réalité qu’ils vivent au quotidien, mais qui reste ignorée des programmes classiques. Ces moments sont un apprentissage en soi. Sur ces sujets sensibles, il faut écouter, reconnaître les vécus des élèves et créer un espace où ils se sentent compris. J’apprends à reformuler les notions, à les relier à leur réalité et à transformer chaque témoignage en discussion pédagogique, tout en restant neutre et professionnel.
En plus de l’histoire, les cours de géographie sont parfois encore plus compliqués. Dans les programmes et les manuels, l’Afrique apparaît souvent à travers ses difficultés : conflits, maladies, quartiers délabrés, bidonvilles comme Makoko au Nigeria, difficultés d’accès à l’éducation et à la santé. Les élèves, particulièrement attentifs à leur identité et à leur origine, me questionnent : « Monsieur, pourquoi vous montrez toujours les mauvaises facettes de l’Afrique ? » Je réponds d’abord avec franchise : « Ce n’est pas moi qui ai choisi le programme. » Mais en réalité, il faut expliquer avec pédagogie que la pauvreté et la richesse dépendent des échelles d’analyse. Même dans les pays du Nord, il existe des inégalités, des poches de pauvreté. Pour des élèves de collège, souvent éloignés de ces concepts abstraits et sensibles à l’image de leur continent, faire passer ce message n’a rien d’évident. J’apprends à adapter mes explications, à contextualiser et à donner des repères, tout en restant fidèle aux faits. Il faut trouver le juste équilibre entre respecter le programme, répondre aux attentes des élèves et leur donner un regard plus nuancé sur l’Afrique.
2020 : endurance et multiplication des missions
En 2020, j’enseigne dans des collèges de Dugny, de Villepinte et de Gournay-sur-Marne. Mes passages dans ces établissements sont éclairs. Les souvenirs s’y brouillent, comme emportés par la rapidité des affectations. Ce que je retiens surtout, c’est que je commence à prendre confiance. Je suis inspecté. À aucun moment je ne suis mis en garde, ni même inquiété. Je tiens mes classes, sans grandes difficultés. L’expérience accumulée commence à porter ses fruits : la gestion de groupe devient plus naturelle, l’autorité moins fragile, la parole plus assurée. Mais cette progression professionnelle contraste avec une réalité plus rude : celle de la précarité. Les contrats sont courts, incertains. Les trajets restent longs, éprouvants, souvent dans le froid. Les journées s’enchaînent, parfois face à des classes provocatrices, testant en permanence les limites. Rien n’est jamais totalement acquis. Je continue pourtant à adapter mes cours, puisés dans ma formation universitaire, pour les rendre plus vivants, plus accessibles. Il faut simplifier sans trahir, capter l’attention sans renoncer à l’exigence. Trouver des équilibres, constamment. Dans ce quotidien instable, les signes de reconnaissance sont rares mais précieux. Un élève qui comprend. Une question pertinente. Un sourire, parfois. C’est peu, mais c’est suffisant pour tenir.
En 2020, j’enseigne également dans un lycée privé catholique. Le profil des élèves y est différent : le public est majoritairement blanc, le niveau général plutôt bon, et les classes semblent plus « scolaires ». Mais même dans ce cadre plus structuré, le métier reste exigeant. Certains élèves ont des comportements semblables à ceux rencontrés dans les quartiers difficiles – bavardages, provocations, manque d’attention – et il faut rester vigilant. L’enjeu n’est pas seulement de gérer la classe, mais aussi de montrer de quoi je suis capable intellectuellement. Dans un environnement où l’on attend de vous que vous soyez un modèle de compétence et de savoir, chaque cours devient une vitrine de votre expertise. Le salaire y est plus faible que dans le public, malgré le niveau de diplôme et l’engagement demandés. Mais pour moi, c’est un terrain où je peux faire valoir mes compétences, expérimenter mes méthodes pédagogiques et relever des défis nouveaux.
2023-2024 : retour au Sénégal et nouvelle expérience
Après des années d’enseignement en France, j’étais psychologiquement fatigué. Le stress permanent, la pression administrative, les inspections, les préjugés et la défiance de certains élèves pèsent. J’avais besoin d’expérimenter ailleurs, dans mon pays, tout en restant dans un programme français. C’est alors qu’un ami me signale une annonce pour un établissement privé de Dakar qui suit le programme français. Je saisis l’occasion, envoie mon CV et ma lettre de motivation, passe l’entretien à distance et suis immédiatement recruté. Quelques semaines plus tard, je retourne au Sénégal pour commencer ma nouvelle mission. Ici, je deviens professeur principal d’une classe de Seconde, responsable du suivi individuel des élèves et de leur parcours scolaire. Après tant d’années d’efforts, cette expérience est à la fois un retour aux sources et une reconnaissance de mon expertise.
Conclusion
Mon expérience entre la France et le Sénégal m’a montré que l’enseignement ne se limite pas à transmettre des connaissances. C’est avant tout un travail de relation humaine, de persévérance et d’adaptation. Être enseignant africain dans des contextes divers - d’une école maternelle de Grigny aux collèges sensibles, puis au Sénégal - m’a confronté aux préjugés, à la précarité et à une vigilance permanente, mais m’a aussi appris la force de l’écoute, de l’empathie et de la pédagogie. Chaque élève, chaque classe, chaque difficulté m’a façonné. Revenir enseigner au Sénégal dans un programme français m’a permis de conjuguer mon expérience, mon expertise et mon attachement à mon continent. Enseigner reste pour moi une mission exigeante, mais profondément enrichissante : c’est un métier qui transforme autant celui qui apprend que celui qui enseigne.
