La malédiction d'Aliou Sall

TRIBUNE LIBRE
Lundi 1 Juillet 2019

L’affaire Aliou Sall, c’est peu ou prou une boite de pandore dans laquelle se trouvent enfermés tous les maux du régime de Macky Sall. Comme dans la mythologie, une fois qu’on l’ouvre, le mal est fait, irréversible devient-il : se révèlent au grand public les vices de la tartuferie, de la friponnerie, des faux-semblants…faire appel à des directeurs de conscience et repêcher des «spécialistes de la solution des problèmes», en la personne d’Abdou Latif Coulibaly et de Seydou Gueye, cela se limite juste à sauver les meubles !

Depuis les révélations dans un documentaire de la BBC, la belle mécanique de l’art de gouverner du président a du plomb dans l’aile ! Pour la toute première fois depuis son accession au pouvoir en 2012, les malheurs s’abattent sur le régime de Macky Sall. Les manifestations du vendredi reprennent de la vigueur, laissant craindre une résistance citoyenne inédite. Les révélations s’enchainent sans savoir jusqu’où celles-ci iront. Pis encore, l’atmosphère y est lourde ! Alors que le Sénégal devrait être en fête après la découverte de gisements pétroliers et gaziers sous-marins, beaucoup font grise mine. En pleine affaire Aliou Sall, la hausse du prix du carburant  est annoncée sur fond de baisse des ressources budgétaires ! Quel paradoxe de l’or noir sénégalais même si les premières productions ne sont attendues qu’en 2021 ! En termes de timing, plus rien ne va. Tout est hors de contrôle de l’horloger politique, Macky Sall.

C’est la malédiction d’Aliou Sall qui est au cœur des débats actuels au Sénégal et rien d’autres ! A ce stade de l’affaire, sans écarter une obstruction possible et future au développement et à la démocratie, la malédiction d’Aliou Sall, c’est surtout un comportement de recherche de rentes abjecte et de clientélisme insoutenable qui sont en cause. Frank Timis, à l’origine du scandale, c’est le Bernard Tapie africain (avec un profil plus malfrat), spéculateur hors pair, qui investit de manière illégale (l’IGE ayant émis un rapport négatif) et qui revend légalement avec une belle plus-value à l’arrivée.

Toute cette ingénierie financière montée par le roumain est-elle préjudiciable au peuple sénégalais ? Qui sont ses complices privés ou publics ? Peut-être n’est-ce pas illégal mais seulement immoral ! La justice sénégalaise éclairera-t-elle notre lanterne ? Ce qui est mesurable aujourd’hui, et c’est ce qui me parait très grave en l’espèce, c’est d’avoir engendré une illusion dans les esprits d’une grande majorité des sénégalais. En jonglant avec des chiffres faramineux, des milliards de dollars par-ci, par-là, en se polarisant jour et nuit autour de la question pétrolière, l’imaginaire populaire sénégalais va ériger le pétrole en alpha et oméga du développement. Même si c’est une aubaine, les spécialistes chiffrent les recettes à hauteur d’un budget cumulé de la santé et de l’éducation, soit un peu plus de 10 %. Sans parler de la fluctuation du prix du baril du pétrole ! A cause de la malédiction d’Aliou Sall, il y aura dorénavant un décalage entre l’influence réelle de la manne pétrolière et son influence imaginaire. Cela pourrait constituer à terme un facteur sérieux d’instabilité politique. D’autant que les profits des majors pétroliers, rapatriés en grande partie dans leurs pays d’origine, laisseront un goût amer à la population sénégalaise. Là-encore, avec une insatisfaction montante, les idées démagogiques et nationalistes floriront. A qui la faute ? Précisément aux gouvernants sénégalais actuels !

En effet, la malédiction d’Aliou Sall  se nourrit de ruses, des mystères du pouvoir, de falsification délibérée, du secret des contrats, de la complexité technique des montages, du lobbying des multinationales et de leurs Etats comme dans l’affaire Total. Cette compétition internationale est particulièrement paroxystique au Sénégal : toutes les grandes compagnies pétrolières mondiales y sont présentes. Les opposants ne sont pas en reste avec la diffusion possible de fausses rumeurs et le chantage exercé par la supposée détention d’informations compromettantes. Le quidam sénégalais peut-il se faire une idée précise ?
Comment dans ce contexte caractériser un possible mensonge politique dans l’affaire Aliou Sall ? Il me parait légitime de dissocier les mensonges justifiés dans les affaires entre États et ceux qui relèvent purement d’une prise illégale d’intérêt. Dans le partage du gaz à égalité entre le Sénégal et la Mauritanie, dame nature a été parfaite ! Une telle répartition était indispensable en vue de maintenir les relations de bon voisinage entre les deux pays. Il convient aussi d’isoler la communication complotiste incohérente des partisans d’Aliou Sall, relayée par le pouvoir et les « pravda ». Les multinationales sont pointées du doigt. Elles chercheraient, aux côtés de leurs États, à destabiliser le Sénégal. Certes, ces dernières ne sont pas des enfants de chœur. Elles sont très souvent un État dans l’État. Mais à qui profiterait ce crime ? Les multinationales n’ont-elles pas besoin d’un environnement d’affaires stable, à fortiori dans une région instable ? Qui a accueilli à bras ouverts tous ces géants du pétrole au Sénégal ? Et qui, lors du lancement en novembre 2018 de la deuxième phase du PSE, s’est rendu à Paris, au complet avec son gouvernement, pour attirer entre autres les grandes entreprises occidentales ?

Seule la justice sénégalaise et/ou internationale a le pouvoir et le devoir de mettre fin à la malédiction d’Aliou Sall. La boite de pandore n’a épargné aucun homme sur terre ! Bonnet blanc, blanc bonnet ! Précisément, observons quelques affaires politico-financières en France pour démontrer que l’affaire Aliou Sall peut connaitre un règlement judicaire. Tout d’abord, il est normal que les affaires de corruption soient révélées par des journalistes d’investigation. Ce fut le cas de Médiapart et du Canard Enchaîné dans les affaires de Jérôme Cahuzac (ministre délégué au Budget positionné contre la fraude fiscale, condamné pour fraude fiscale) et du Penelope Gate (femme du candidat à la présidentielle François Fillon, poursuivie pour complicité au titre de détournement de fonds publics et emplois fictifs). Il importe plutôt de se concentrer sur les pièces soulevées par la journaliste Mayeni Jones que de faire preuve d’un sexisme déplacé à son endroit !

L’appel à témoins lancé par le procureur général de la Cour d’Appel de Dakar s’apparente à un miroir aux alouettes. Le débat judiciaire portera sur la « scalpation » des lanceurs d’alerte. Et sur le discrédit des accusateurs publics ! Leur stratégie est somme toute simple : le camp Aliou Sall parie sur l’impossibilité d’apporter la preuve de son implication dans cette affaire présumée de corruption. Ce faisant, ils font tout pour soustraire les mensonges à toute vérification possible. Tout serait de l’ordre du privé, y compris les pièces alléguées par la BBC. Passez votre chemin ! Jérôme Cahuzac s’était aussi appuyé sur la même manœuvre : « je dois prouver que quelque chose n’existe pas, c’est la raison pour laquelle je vais en justice. Les accusateurs devront prouver que leurs allégations sont prouvées et ils auront du mal ». Lorsque le mensonge n’aime plus ses menteurs, les dernières cartes sont abattues. Pour Jérôme Cahuzac, il dément catégoriquement les allégations du journal devant l’Assemblee Nationale. Et, les yeux dans les yeux, déclare lors d’une interview que, depuis le début de l’affaire, c’est lui qui dit la vérité. La défense d’Aliou Sall, avec le serment sur le coran, a recouru à une communication d’évitement assez similaire.

En réalité, la justice sénégalaise dispose des éléments nécessaires, ne serait-ce que pour enquêter sur la qualification pénale des rémunérations versées par Frank Timis à Aliou Sall. C’est assurément le talon d’Achille de la défense. Ces rémunérations répondent-elles à un intérêt social ? Aliou Sall a-t-il effectué des tâches matérielles et intellectuelles pour justifier ce travail ? Cela doit être facilement vérifiable (réunions, notes, rapports…) ! Et il est impossible d’opposer le caractère secret des relations entre les deux protagonistes au motif que l’État sénégalais a pu accorder un avantage à Frank Timis. Tout en rappelant la présomption d’innocence, il est envisageable d’instruire sur la base d’abus de bien sociaux, de corruption active et passive ou de trafic d’influence. Dans la boite de pandore, reste tout au fond l’Esperance. A la justice sénégalaise d’aller la chercher en se montrant responsable de sa mission, et ce pour sauvegarder le lien de confiance entre les citoyens sénégalais et leurs représentants. C’est à ce prix-là !
Dans l’affaire Cahuzac, l’opposition française avait essayé en vain d’impliquer François Hollande qui aurait cherché à dissimuler l’affaire de son ministre. C’était d’autant plus embarrassant que, comme pour Macky Sall, ces deux présidents avaient annoncé une rupture sans précédent dans la gestion des affaires publiques. Pour Macky Sall, un malheur ne vient jamais seul. C’est la loi des séries ! En effet, dans l’épisode 2, nous verrons comment le documentaire de la BBC a contrarié ses plans concernant des négociations avancées avec des membres de l’opposition, entamées avant la présidentielle. « Que tombent les masques ! ».
 

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