Le ministère de la Communication a publié les résultats de la répartition du Fonds d’Appui et de Développement de la Presse (FADP) pour l'année 2025. Avec 1,9 milliard de FCFA mis sur la table, l’État sénégalais envoie un signal fort : l’aide publique n'est plus un "cadeau", mais une contrepartie à la légalité et à la responsabilité sociale.
Un "grand ménage" dans le paysage médiatique
Fini le temps des distributions complaisantes. Sur les 256 médias officiellement reconnus au Sénégal, seuls 164 bénéficiaires ont finalement perçu leur chèque cette année. Le verdict est tombé comme un couperet pour 92 organes de presse, exclus du processus.
Les motifs d'exclusion révèlent la nouvelle doctrine du Ministre Alioune Sall : la non-conformité fiscale et sociale arrive en tête des causes de rejet. Pour le gouvernement, une entreprise de presse doit avant tout être une entreprise citoyenne, à jour de ses impôts et de ses cotisations sociales pour ses employés.
Les nouveaux maîtres de la répartition
La presse privée se taille la part du lion, captant plus de la moitié de l'enveloppe globale.
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Dans le secteur de la presse en ligne, des géants comme Seneweb et Dakaractu confirment leur suprématie.
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Côté audiovisuel, le Groupe Walfadjri et 2STV restent les piliers du paysage télévisuel national.
Cependant, la véritable révolution se trouve dans l'investissement structurel. Le fonds a enregistré une augmentation spectaculaire de 403 % des ressources allouées à la formation. L'objectif affiché est clair : monter en gamme qualitativement pour que la presse sénégalaise puisse rivaliser sur la scène internationale.
La plateforme DMS : Le juge de paix numérique
Au cœur de cette réforme se trouve la plateforme Déclaration Médias Sénégal (DMS). Ce portail numérique est devenu l'unique porte d'entrée pour solliciter l'appui de l'État. Il permet une vérification croisée en temps réel des pièces administratives, limitant ainsi les risques de doublons et de dossiers fictifs qui polluaient autrefois les répartitions.
Une rupture assumée
Pour le Ministre Alioune Sall, il s'agit d'une question de crédibilité. En réduisant les frais de fonctionnement du fonds au strict minimum (28 millions FCFA), le ministère prouve que chaque franc peut être optimisé au profit des rédactions.
Cette rigueur, bien que saluée par certains acteurs pour son souci de transparence, suscite néanmoins des grincements de dents chez les patrons de presse recalés, qui dénoncent parfois une "liste provisoire" encore perfectible. Une chose est sûre : au Sénégal, l’aide à la presse est entrée dans l'ère de la redevabilité.
Soupcons de favoritisme
Si le ministère de la Communication vante une réforme historique basée sur la transparence fiscale, le ciel s’assombrit au-dessus du Fonds d’Appui et de Développement de la Presse (FADP). Le patronat de la presse dénonce une répartition « illégale » et s'inquiète de voir certains titres proches du pouvoir tirer leur épingle du jeu au détriment de l'équilibre démocratique. Le CDEPS sonne l'alarme
Le climat s'est brutalement tendu ce mercredi 8 avril 2026. Le CDEPS, principal organe représentatif des patrons de presse, a convoqué une conférence de presse d’urgence pour dénoncer ce qu’il qualifie de « répartition illégale ».
Selon les représentants du secteur, le blocage de la subvention 2024 et les nouveaux critères imposés pour 2025 relèvent d'un « arbitraire » qui menace la survie des entreprises de presse indépendantes. Ils pointent du doigt une volonté d'asphyxie financière sous couvert de régularité fiscale.
Des bénéficiaires qui font jaser
La liste des heureux élus, publiée récemment, alimente toutes les spéculations. Si des groupes historiques comme Walfadjri figurent en bonne place, l'apparition ou le maintien de certains titres au ton très favorable au régime actuel fait grincer des dents.
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Le grief : Plusieurs observateurs notent que des médias ayant activement soutenu le projet de "Rupture" lors de la présidentielle se retrouvent avec des enveloppes confortables, tandis que des organes critiques ou traditionnels sont écartés pour des "motifs administratifs".
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Le paradoxe : Alors que 92 médias ont été exclus — officiellement pour non-conformité fiscale — des voix s'élèvent pour demander si la même rigueur a été appliquée à tous les bénéficiaires, suggérant une « politique du deux poids, deux mesures ».
Un assainissement ou une mise au pas ?
Le Ministre Alioune Sall se défend de toute chasse aux sorcières. Pour lui, l'exigence du quitus fiscal et des cotisations IPRES/CSS est une mesure de justice sociale pour les journalistes, souvent précarisés.
« Il n'y aura pas de traitement de faveur. Tous les secteurs sont d'égale dignité devant la loi », a-t-il martelé.
Pourtant, pour une partie de la profession, cet argument fiscal cache une arme redoutable : le tri sélectif. En exigeant une conformité parfaite dans un secteur structurellement fragile et endetté, le gouvernement disposerait d'un levier puissant pour choisir ses interlocuteurs médiatiques et affaiblir les voix discordantes.
Vers une crise de confiance
Cette polémique survient dans un contexte où la liberté de la presse reste un sujet brûlant au Sénégal. Entre l'obligation de s'inscrire sur la plateforme DMS (Déclaration Médias Sénégal) et les menaces de sanctions pour "doublons" ou "défaut de responsable éditorial", les acteurs des médias craignent que l'aide à la presse ne devienne, à terme, un outil de contrôle éditorial.
Le bras de fer engagé entre le CDEPS et le ministère promet de durcir les relations entre les médias et le palais, dans un pays où la presse a toujours joué un rôle de contre-pouvoir essentiel.

