Depuis l’alternance, l’exécutif a installé une doctrine de fermeté. Dans sa Déclaration de politique générale, Ousmane Sonko a inscrit la « reddition des comptes » au cœur de la rupture, en l’étendant aux soupçons de corruption, de surfacturation et de détournements, ainsi qu’aux audits et “nettoyages” administratifs.
Le Président Diomaye Faye, lui, a martelé que la reddition « n’épargnera personne » et que « nul n’est au-dessus de la loi », en affirmant un mode de gouvernance excluant l’immixtion dans les affaires judiciaires.
Mais dans l’espace public, la reddition des comptes ne se mesure pas à la qualité d’un dossier ni à la solidité d’une instruction : elle se réduit souvent à des images de garde à vue, de mandat de dépôt, de transferts, d’auditions. Et sur ce terrain symbolique, Farba Ngom — figure très exposée — a vite été perçu comme un “test” de la rupture. D’ailleurs, pendant la séquence politique précédente, des propos attribués à Ousmane Sonko sur Farba Ngom avaient déjà contribué à “politiser” l’attente autour de ce dossier, en le plaçant dans une narration de fin d’époque.
C’est là que se loge le malentendu : en érigeant certains dossiers en emblèmes, le pouvoir a, volontairement ou non, encouragé une lecture où la détention devient synonyme de justice rendue. Or la liberté provisoire, surtout sous contrôle judiciaire, appartient à la grammaire normale de l’État de droit : elle dit quelque chose de l’équilibre procédural (garanties, état de santé, risque de fuite, nécessité de préserver l’instruction), pas de la culpabilité ou de l’innocence. En d’autres termes, ce qui est juridiquement banal peut devenir politiquement explosif lorsque l’on a construit une promesse de “résultats” à court terme.
La précipitation n’est pas forcément dans la décision des juges — qui obéit à des critères — mais dans le calendrier psychologique fabriqué autour de la reddition. À force de communiquer sur l’entrée dans “l’ère de la tolérance zéro”, le pouvoir a donné l’impression que la sanction suivrait immédiatement l’annonce, comme si la justice pouvait fonctionner au rythme des mots d’ordre. Résultat : à la première décision qui dément l’imaginaire punitif (ici, une liberté provisoire), une partie de l’opinion conclut à l’échec, à la faiblesse ou au “deal”, même quand la procédure continue.
Dans ce contexte, la libération sous contrôle judiciaire crée un double risque. D’un côté, elle alimente la thèse de ceux qui dénonçaient dès le départ une instrumentalisation des dossiers financiers, en soutenant que la justice serait utilisée comme levier politique — avant, éventuellement, de “relâcher” quand l’effet symbolique a été obtenu. De l’autre, elle expose le pouvoir à la déception de ses propres soutiens, qui attendaient une reddition spectaculaire et immédiate. Cette tension entre lutte anti-criminalité financière et soupçon de politisation avait déjà été relevée par des observateurs, sur fond de forte attente populaire.
Ce qui manque le plus, au fond, c’est la pédagogie sur le temps long : la reddition des comptes n’est pas un épisode, mais une chaîne qui va des audits à la preuve, de la preuve au procès, du procès à la décision, puis — point souvent oublié — au recouvrement effectif des avoirs si des fautes sont établies. Tant que l’exécutif confond “démonstration” et “processus”, il s’expose à ce type de revers narratif.
Le paradoxe, c’est que le Président lui-même a formulé l’antidote : « le temps de la justice n’est pas le temps de la politique », tout en appelant à laisser la justice faire son travail au nom du peuple. C’est précisément ce principe qui devrait encadrer la communication publique du pouvoir. La justice ne peut pas être sommée d’aller vite pour valider une promesse, ni d’aller fort pour produire un symbole. Sinon, la reddition des comptes devient un sprint médiatique — et chaque décision procédurale (mise en liberté, appel, renvoi, nullité) est vécue comme une trahison.
La leçon est simple et rude : le nouveau pouvoir a voulu régler ses dossiers à hauteur de l’urgence politique, sans toujours se donner le temps institutionnel nécessaire. Or la justice n’est pas une scène, c’est une méthode. Et quand on promet la rupture, il faut accepter que la rupture la plus exigeante, c’est celle-ci : laisser la justice aller à son rythme, même quand ce rythme contrarie les attentes, parce que le temps de la justice n’est pas celui des hommes.

