Les maux de la démocratie sénégalaise (Par Moussa Diaw, politologue)

TRIBUNE LIBRE
Lundi 10 Février 2020

​e régime politique sénégalais est souvent présenté par le Président Macky Sall comme une démocratie majeure qui fonctionne bien. Comparé aux voisins dans la sous-région souvent en crise, le Sénégal pourrait bien être considéré comme un espace où l’on respecte théoriquement les principes et les règles sur lesquels se fonde la démocratie. Au plan juridique et institutionnel, le principe démocratique est reconnu.

            Mais la grande interrogation concerne le fonctionnement de cette démocratie sénégalaise marquée par des contradictions qui relativisent ses performances dans la gouvernance politique, économique et sociale. Maintenant, la sempiternelle  question de séparation des pouvoirs se pose avec acuité parce que la suppression du poste de Premier vient renforcer la concentration des pouvoirs aux mains du Président de la République.

             La célérité affichée dans le traitement des dossiers a montré ses faiblesses et les lenteurs bureaucratiques continuent d’affecter une  administration en mal de réformes adéquates. Sur ce plan, l’Acte III de la décentralisation peine à se traduire en politiques publiques territoriales capables de prendre en charge, de façon inclusive, les préoccupations des populations locales. L’absence de séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire se ressent dans le traitement subjectif de certains dossiers politiquement chargés qui  impliqueraient des  personnalités de la majorité.

            N’est-il pas temps de procéder à une véritable réforme de qualité pour libérer la justice de l’étau politique et partisan dans lequel elle  semble être enfermée de manière à lui permettre de remplir son rôle combien indispensable dans un Etat de droit et de démocratie ?

            Il s’agit d’une demande récurrente  qui s’inscrit dans une logique de perfectionnement de la démocratie laquelle constitue un long processus  permettant de bâtir avec la volonté et la détermination une entité politique favorable à l’éclosion d’une communauté citoyenne et responsable. C’est dans cette perspective que se régénèrent la pensée et les pratiques politiques imprégnées de valeurs démocratiques. Il est aisé de constater qu’elles stagnent aujourd’hui pour plusieurs raisons qui méritent l’attention.

                                               Des pratiques politiques désuètes

             Les conceptions que les leaders habituels se font de la politique n’ont pas vraiment changé, elles se perpétuent au gré du recyclage des hommes politiques de génération en génération sans réelle modification des pratiques qui plombent le système politique sénégalais. Les hommes politiques prônent  en général le même discours puisé d’un registre peu ou prou amélioré  mais, en réalité, très éloigné des attentes des citoyens confrontés à des conditions de vie rudes, avec maintenant les augmentations des produits de premières nécessités, ajoutées à la réévaluation des prix de l’électricité. Plutôt que de convaincre les populations par une stratégie communicationnelle bien élaborée, on s’évertue à verser dans la polémique ou l’argumentation d’une légèreté insoutenable. Malgré des changements d’hommes au niveau de la communication présidentielle, les effets positifs d’une telle décision tardent à se concrétiser au regard des déclarations officielles récentes et relatives à l’opportunité ou à la possibilité du rapatriement de treize étudiants piégés par l’épidémie de  coronavirus dans la ville chinoise de Wuhan. Ici, c’est la forme du discours qui pose problème devant une situation de détresse et d’inquiétude exigeant des formules rassurantes de la part d’un chef d’Etat dont la fonction est d’abord  de protéger et de garantir la sécurité des citoyens à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Cela dit, la vision cristallisée sur  la politique doit être renouvelée et révisée car elle n’est nullement la voie pour s’enrichir  par le biais d’un système clientéliste institutionnalisé.

            Ce schéma  porte atteinte à l’engagement volontaire de certains leaders auprès de leurs  concitoyens pour satisfaire leurs besoins et améliorer leurs conditions de vie par l’adoption de politiques rationnelles et adaptées. Pour être plus précis, la politique n’est pas un métier et ne peut abriter ceux qui en font au quotidien  leurs fonds de commerce en profitant d’un système qui n’a plus sa raison d’être parce qu’il faut changer de paradigme pour remettre à la politique ses lettres de noblesse. Bien sûr, la résistance aux mutations est là, elle transparaît dans la proposition issue du dialogue national, consistant à institutionnaliser les coalitions de partis politiques, une absurdité consolidant le système tant décrié par ceux qui se battent pour une autre façon de faire la politique en s’ouvrant au monde et aux aspirations des jeunes.

            Un dernier point qui me semble essentiel dans une démocratie, c’est l’instauration d’un espace de débat contradictoire de haut niveau, de  qualité et non de dénigrement, associant les hommes politiques, les professionnels des médias et la société civile afin de contribuer à une dynamique de l’opinion publique. Cela suppose une mise en place d’instruments de régulation, avec des membres non partisans pour jouer un rôle crucial dans le respect des règles de la démocratie où toutes les sensibilités politiques participeront à cette œuvre collective et inclusive. Nous avons évoqué de manière condensée quelques aspects qui attirent notre attention dans les pratiques politiques sans oublier les mécanismes de compétition politique et leurs dysfonctionnements dont l’évaluation est en cours selon l’agenda de la commission politique du dialogue national.

            Il est vrai que la démocratie représente un processus qui demande du temps et de l’effort de tous les citoyens mais la majorité au pouvoir doit accepter la contradiction et s’atteler à faire une introspection pour que ce bien commun soit préservé et enrichi par la pluralité des idées et des pensées.

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