NABIL HAIDAR : «Je vais toujours du rêve vers le réel»

CULTURE
Jeudi 25 Mai 2017

D’origine libanaise, Nabil Haïdar est né à Diourbel (Sénégal). Très tôt attiré par l’écriture, il publie, coup sur coup, en 1976, deux recueils de poèmes «La Poésie d’El Nabelioun» et «Le Baiser». En 1979, il fait paraître un recueil de nouvelles « Silence cimetière » avant de revenir à la poésie érotique avec «L’Hirondelle de nos rêves n’est pas morte de froid» (1982). Plusieurs fois lauréat du concours de la meilleure nouvelle de langue française de Radio France Internationale, Nabil Haïdar a obtenu le prix littéraire de la Fondation Léopold Sédar Senghor avec son premier roman «Le Déserteur» paru aux NEA.


Que devient Nabil HAIDAR, dont la carrière littéraire s’annonçait foisonnante et brillante mais qui semble plonger dans un silence inexplicable ou du moins, on a comme l’impression que vous avez déserté le champ littéraire ?
 
 Votre question est un peu complexe. Je n’ai jamais vraiment quitté le monde de la littérature qui, pour moi, est une passion, une raison de vivre. J’avais pris il y a quelques années un peu du recul à cause de la guerre du Liban qui m’a beaucoup affecté... Ce beau petit pays du Moyen-Orient, naguère un lieu de villégiature privilégié, était convoité. Il a été morcelé, désarticulé, pilonné sans cesse… Les autres faisaient leur guerre au Liban. J’en ai écrit un livre, un cri : Le Déserteur.

Néanmoins, je suis de très près ce qui se passe dans le milieu littéraire, sénégalais en particulier. Au Sénégal, certains écrivains piétinent un peu… D’abord, peut-être, parce qu’il n’y a pas de grands éditeurs sénégalais qui ont une véritable politique de promotion et de diffusion du livre – ce qui est un principe de base élémentaire de l’édition –, et aussi parce qu’il y a une barrière, une mainmise de quelques grands éditeurs français qui veulent que l’auteur africain soit canalisé, copié à son image… et qui déversent en Afrique toute sorte de littératures…
 
Une œuvre poétique et des récits (Nouvelles et romans) très marqués, presque obsédés par le Liban –ce pays que vous connaissez pourtant très peu. Alors Nabil HAIDAR, êtes-vous un écrivain libanais ou sénégalais ?
 
Je suis né à Diourbel, un après-midi d’août. On est partagé continuellement entre trois cultures, ce qui est aussi ma grande richesse : celle de mes origines que j’assume, celle du français des écoles, et la culture du pays natal. Néanmoins, si l’on me demande quel est le pays que j’aime le plus, je répondrais sans hésiter : c’est le Sénégal. C’est le pays que je porte dans mon cœur.Partout et toujours.
 
Avez-vous, par la suite, découvert ce pays, le Liban, qui peuple votre œuvre…
 
Oui, j’y suis allé. Souvent, quand j’ai fini d’écrire un livre, je suis tenté de redécouvrir physiquement le monde décrit dans ce livre. Je ne m’arrête plus à l’écriture, elle n’est plus une finalité. Par exemple,  Le Déserteur raconte un fragment de la guerre du Liban que je n’ai pourtant pas vécue. Comme beaucoup de gens j’ai perçu quotidiennement cette guerre à travers les informations à la radio, à la télévision et dans les journaux.

Ce roman, une fois fini, ne pouvait plus me quitter, et m’acculait– jusqu’à l’obsession –,à aller sur place, au Liban, et à « revivre »l’expérience  de  ce livre... La guerre du Liban était devenue « ma guerre », je me la suis appropriée pour la réinventer, la recréer par la grâce de l’écriture. Ainsi, je  vais  toujours du rêve vers le réel, une intrusion de l’imaginaire dans le réel.
 
 Le Déserteur  exprimait, selon un critique littéraire, votre malaise, voire votre douleur de vous sentir inutile « à l'âge où les gens meurent »dans un pays en guerre : le Liban. C'était au plus fort de la guerre civile et confessionnelle libanaise. Pensez-vous que ce combat peut toujours être, même en rêve, le vôtre ?
 
Oui, je suis concerné. Des gens mouraient là-bas, à Beyrouth. Des palestiniens, des libanais, des syriens, des israéliens… Même vous, vous êtes concernés. Nous sommes tous concernés par ce qui se passe ici ou ailleurs dans le monde. C’est Malick Fall qui disait : « Quand un homme souffre quelque part ,  je souffre aussi. ». Je pense souvent au roman La Plaie de Malick Fall, qui a écrit là un livre poignant… Nous sommes tous interpellés par la misère de l’autre. Cette misère, quel que soit sa forme, ne doit pas exister !

Jamais ! Et pourtant, certains pays investissent des centaines de milliards de dollars en armement alors que des peuples meurent de faim et de misère partout ailleurs dans le monde !Nous vivons dans le mensonge. La force de la littérature est justement d’apaiser cette misère, de la camoufler, de l’annihiler... C’est une thérapie.
 
 L'onirique, le macabre, l'expression des sentiments dans une prose lyrique caractérisent votre style. Pourquoi ces tendances ?
 
 Pourquoi écrire des histoires vénéneuses ? Vous savez, en Afrique, la sorcellerie, le mysticisme occupe une place importante dans nos sociétés. On a toujours vécu dans ce monde inaccessible au profane, celui qu’on appelle magie noire. Tout cela fait partie de notre quotidien depuis toujours. Regardez autour de vous, d’étranges choses se passent que les gens ne comprennent pas, tous les jours des enfants, des jeunes filles, des personnes disparaissent, kidnappés, démembrées, sacrifiés dans des rituels… Cette croyance de l’obscur, cette pratique de l’ésotérisme, du mysticisme, malgré toutes les religions importées, est ancrée profondément dans l’esprit de la plupart des gens.
 
 Partagez- vous l’idée de ce critique littéraire pour qui le sexe, dans votre roman Le Déserteur est une sorte de refuge désespéré pour vos personnages ?
 
Il ya certains textes érotiques que j’ai écrits à une certaine période de ma jeunesse... Certains se réfugient dans l’alcool, le sport ou la drogue… Néanmoins le sexe, l’érotisme n’était pas une fin en soi. C’était, je le répète, essentiellement pour des personnages de roman, – les personnages que je décris dans ce livre –, une sorte de bouée de sauvetage, et, pour parler comme Le Clézio, une fuite à l’envers des horreurs durant la guerre civile libanaise...
 
Peut-on dire que vous vous êtes assagi avec l’âge ?
 
 Pour ce roman en particulier,Le Déserteur (NEA,1983), les personnages étaient des transfuges. Livrés à eux-mêmes, hors de la folie des groupes en conflits, le sexe pour eux était devenue une sorte de délivrance, une issue de secours dans un monde chaotique où la société éclatée,désarticulée,n’était plus « normale », et où seul survivre au milieu des ruines, sous les bombes, comptait...
 
 Dans votre recueil de nouvelles« Silence Cimetière » (NEA, 1977) vous vous  livrez aussi à un jeu étrange en remuant, sans égards pour vos lecteurs, des cadavres en putréfaction, vous narrez de répugnantes scènes d’anthropophagie en brandissant avec jubilation des corps fétides, rongés par la vermine. Quel était l’effet recherché ?
 
En fait, il s’agit là, dans cette critique en particulier, d’une lecture au premier degré… Les treize nouvelles de «Silence Cimetière » évoquaient l’acte et l’intention, le néant, le sentiment du vide…Makhily Gassama auteur de Kuma (qui avait été Ministre de la Culture) et excellent critique littéraire, avait été l’un des premiers à écrire une critique sur ce livre, et en avait tout de suite saisi le sens ; il avait dit, je le cite de mémoire : «…C’est quelque chose de monstrueux mais de très beau aussi. Avec « Silence Cimetière »l’auteur nous propose le vide, le non-sens, à travers des pages sublimes.»
 
Est-ce que ce livre «insolite» cela ne vous a pas un peu marginalisé ?
 
Je crois que c’est plutôt, pour ceux qui le pensent, un défaut de culture, d’ouverture, une méprise. Ces gens-là n’ont rien compris à la littérature qui est un art, comme le dit la prestigieuse romancière Aminata SOW FALL : « L’Art est Mensonge ».Vous savez que partout dans le monde, aux USA, en Europe, au Japon, en Russie, etc… la littérature de l’horreur est présente depuis toujours. Edgar Poe, traduit en français par Charles Baudelaire, est, dans ce domaine, le Maître incontesté du genre.
 
Ibrahima Sall aussi est réputé difficile à comprendre. N’est-ce pas ce qui le rapproche de vous ?
 
Aimé Césaire, Kourouma aussi sont difficiles «à comprendre». Ibrahima Sall est un être déraciné, comme certains des personnages de ses livres, c’est un visionnaire dans le sens où il est en quête de lui-même et d’horizons lointains…L’imagination c’est l’intelligence, disait Einstein.

Un écrivain, plus sa vision du monde, plus son imagination est élevée, plus il devient inaccessible. L’écriture, je le répète,est une thérapie de soi-même et de la société. C’est Senghor qui disait que l’Art est conscience, l’écriture, elle est inconscience. Certains rares auteurs utilisent des codes d’écriture, accessibles seulement aux initiés, c’est : «Le langage des sorciers».
 
 Comment se porte l’édition au Sénégal ?
 
Le problème de l’édition au Sénégal, lié au piratage du livre, est celui de tous les écrivains. Des petits éditeurs ont vu le jour à un moment où l’édition était devenue inaccessible au Sénégal. Sans éditeur sérieux sur place, les écrivains ont créé leur propre maison d’édition pour publier leurs livres. C’était une issue de secours. Jusqu’aujourd’hui il n’y a pas d’éditeurs au Sénégal qui s’impliquent vraiment auprès de leurs auteurs.

Si vous allez à Paris, par exemple, il est difficile de trouver le roman d’un auteur sénégalais publié à Dakar, faute de promotion et de diffusion. Si le livre est miraculeusement distribué dans les librairies en France ou dans les pays francophones d’Afrique et dans le monde, il faut chercher dans le rayon réservé aux auteurs africains. Parfois, très-souvent, ce rayon n’existe même pas ou n’a jamais existé. Le livre africain peu diffusé, est ainsi catalogué, exclu, mis à l’écart dans des collections… C’est la volonté de l’autre, souvent de l’éditeur lui-même, qui refuse la diffusion, la promotion, la communication… Quelques rares et courageux éditeurs parisiens cependant osent, les choses commencent à changer ; d’autres canalisent systématiquement les titres d’auteurs africains dans des petites séries ou des collections à petits tirages…
 
On vous sent très critique par rapport à la littéraire africaine et sénégalaise…
 
Franchement, il ya un vrai problème. C’est vrai que c’est formidable qu’un écrivain sénégalais s’exprime en français. Le français n’étant pas sa langue maternelle l’écrivain sénégalais se l’approprie. C’est déjà un prodige. Imaginez un auteur péruvien ou anglais qui écrirait un roman en wolof ou en swahili. Il aurait toutes les peines du monde à décrire dans cette langue – qui n’est pas la sienne – l’âme d’un peuple, l’essence même d’une langue, la sensibilité d’une culture.

J’aimerais bien cependant que nos auteurs revoient un peu plus souvent leurs textes, qu’ils se relisent et s’autocritiquent, qu’ils soient rigoureux, concis, plus exigeant.Et aussi que les libraires, d’ici et d’ailleurs, donnent une place de choix aux auteurs africains. La littérature sénégalaise se portera beaucoup mieux.
 
«L’hirondelle de nos rêves n’est pas morte de froid» est un recueil de poèmes érotiques… très osés.Vous êtes sans doute l’un des premiers auteurs à produire des textes, des poèmes érotiques dans la littérature africaine. Qu’est ce qui explique cette ébauche sexuelle dans votre poésie ?

Disons que c’est la rencontre d’une jeune femme sensuelle qui m’a entraîné dans cette récréation de la passion, et qui m’a inspiré… L’érotisme pourtant à toujours été présent dans l’Art africain. C’est aussi une brèche dans mes livres.

Quel regard portez-vous sur la littérature sénégalaise d’aujourd’hui ?

 A un moment, des personnes réécrivaient les textes de certains auteurs avant de les publier… Cela arrive au Directeur littéraire de réécrire des manuscrits dans beaucoup de maisons d’éditions…
Il y avaitde grands auteurs, je me souviens, comme Birago Diop qui était une source d’inspiration et de conseils, et avec qui on avait des discussions très intenses sur la littérature…Et le Professeur Mouhamadou Kane qui ouvrait ses pages «d’Arts et Lettres» du quotidien le Soleil aux écrivains ; cette page littéraire du «Soleil» était pour beaucoup d’auteurs une sorte de «laboratoire d’écriture»…

Beaucoup ont publié leur premier texte dans ces pages…Mais je pense que ce qui manque dans ce pays, ce sont des éditeurs passionnés qui croient au pouvoir de la littérature... l’Art, la culture d’un pays ça s’exporte. La renommée d’Aminata SOW FALL, qui est Grand Prix de la francophonie de l’Académie Française en 2015, a dépassé nos frontières ; son œuvre prodigieuse, ancrée dans la culture sénégalaise, est traduite dans le monde entier et enseignée dans les plus grandes universités, c’est un auteur majeur qui honore le Sénégal et tout le continent africain. Romancière authentique, enracinée dans sa propre culture, de grands critiques littéraires comme mon ami Moustapha Tambadou que Mme Aminata Sow Fall a nommé à mes côtés comme Directeur Littéraire, pense qu’elle mérite  plus que tout autre le Prix Nobel de Littérature…

Il faut donc mettre en place des maisons d’éditions ambitieuses, et que l’Etat veille à aider ceux qui sont déjà là, et à véhiculer le livre, la culture sénégalaise, ici et en dehors de nos frontières. Il ne faut pas attendre les initiatives de je ne sais quel organisme étranger, international, pour véhiculer notre propre culture.
 
Vous considérez-vous comme  un auteur sénégalais ?

Oui ! Je suis un auteur sénégalais ! Je suis impliqué dans la littérature sénégalaise. Mes amis sont ici. J’ai appris à parler wolof dès mon plus jeune âge. Je ne veux vivre nulle part ailleurs. Le Sénégal, mon pays que j’aime, est celui de la tolérance, celui de la Téranga.
Et puis aussi il y a toute une pléiade d’écrivains et d’artistes autour de moi : l’immense romancière Aminata Sow Fall, le nouvelliste Cheikh Sow, etc., tous mes confrères au cœur immense que j’aime, sont ici. Où pourrais-je aller ?

Avez-vous des ouvrages en chantier ?

 J’ai plusieurs manuscrits de romansen chantier et plus d’une centaine de nouvelles inédites... J’ai d’ailleurs soumisun de mes manuscrits à un journaliste (Ndlr : votre serviteur), et à un très bon critique littéraire, mon ami sans faille depuis trente-cinq ans, Monsieur Moustapha Tambadou, qui dort depuis longtemps sous ses lauriers parce qu’on ne lit plus ses critiques dans les journaux…

Editeurs, Auteurs et Lecteurs... Cela veut dire que tout est lié, s’il y a une partie qui ploie, il n’y aura pas de suivi. C’est comme un château de cartes, si l’on déplace une carte tout s’écroule pour de bon. Vous savez, un éditeur c’est d’abord un commerçant, c’est quelqu’un qui achète un manuscrit qu’il arrange, imprime et vend. Le livre devient un produit qu’on diffuse et qu’on vend. Cela permet à l’éditeur de vivre et de faire vivre les auteurs.

Le danger se trouve là, quand un éditeur ne fait plus aucune promotion du livre et qu’il se contente très souvent pour une raison obscure ou par incompétence, de publier un livreet de le ranger ensuite au fond d’un dépôt poussiéreux… Des milliers d’ouvrages publiés depuis des dizaines d’années croupissent ainsi, « oubliés »sous la poussière au fond des hangars… Dont certains qui ont reçus des prix littéraires prestigieux et n’ont même pas été diffusés, pourquoi ?

Qu’est-ce qu’on a fait chez cet éditeur de la place pour la diffusion et la promotion du livre et des auteurs sénégalais depuis un quart de siècle ?Qu’est-ce qui a été fait contre le piratage du livre ? Il y avait à l’époque Messieurs Mamadou Seck et Papa Guèye Ndiaye, à qui je rends hommagepour la rigueur professionnelle, l’intérêt et l’infinie passion qu’ils ont pour le livre. Je salue néanmoins le courage et l’ardeur des jeunes éditeurs qui  luttent avec les moyens du bord, pour la survie du livre : Alioune Badara Bèye, Seydi Sow, entre autres, et aussi Abdoulaye Diallo pour  son attachement pour le livre…

Je souhaite qu’il y ait aussi des critères de publication plus sévères quant aux manuscrits publiés.Parfois, n’importe qui publie n’importe quoi. Je lis souvent des textes publiés ici et là, quelquefois à compte d’auteur, qui me donnent envie de hurler parce que le texte lui-même, souvent, manque d’originalité ou de cohérence…

Entretien réalisé par Alassane Seck GUEYE
 

 
 
 
 
 
 
 
 

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