Les récentes déclarations d’Abdoulaye Seydou Sow sur le rapatriement précipité d’un cuisinier de l’équipe nationale, accusé de harcèlement sexuel lors de la tournée américaine des Lions de la Téranga, sont cyniques et indécentes. Elles renforcent la culture du viol et de l’agression sexuelle en voulant banaliser des actes graves. A ce niveau de responsabilités, c’est inconcevable de tenir de tels propos.
Derrière l’argument de la « mesure conservatoire », derrière l’invocation commode de la «quiétude du regroupement», derrière le réflexe de protection de l’image nationale, se dessine une vieille mécanique : celle qui consiste à déplacer le problème plutôt qu’à l’affronter, à éloigner le mis en cause plutôt qu’à chercher la vérité, à préserver l’institution plutôt qu’à écouter la victime présumée.
Que s’est-il exactement passé dans la bulle de l’équipe nationale aux États-Unis ? Nous ne le saurons peut-être jamais. Et c’est précisément là que réside le malaise.
Dans une affaire de cette nature, la première exigence aurait dû être la transparence, la coopération avec les autorités compétentes, le respect de la parole de la personne concernée et la garantie d’une procédure claire.
À la place, l’opinion découvre une gestion de crise qui ressemble moins à une exigence de responsabilité qu’à une opération d’évacuation du scandale.
Mais le plus grave n’est peut-être pas le rapatriement en lui-même. Le plus grave est la rhétorique mobilisée pour le justifier.
Le « cousinage », dernier refuge de la minimisation
Pour atténuer la gravité des faits allégués, un argument a été avancé : celui des « spécificités culturelles ». Selon cette logique, ce qui serait perçu comme déplacé ou condamnable aux États-Unis relèverait, au Sénégal, d’une forme de familiarité, de plaisanterie, de badinage ou de cousinage.
Cet argument est non seulement dangereux ; il est insultant.
Il est insultant pour les femmes sénégalaises, que l’on semble vouloir enfermer dans l’idée qu’elles seraient culturellement préparées à tolérer l’insistance, la gêne, les gestes déplacés ou les propos non désirés.
Il est insultant pour la culture sénégalaise elle-même, que l’on réduit à une sorte de permis social accordé aux hommes pour franchir les limites du respect. Il est insultant enfin pour toutes celles qui, chaque jour, dans les bureaux, les transports, les universités, les rédactions, les administrations, les familles et les espaces publics, doivent encore négocier leur sécurité, leur dignité et leur droit à être laissées tranquilles.
Le harcèlement n’est pas une affaire de longitude ou de latitude. Ce n’est pas une question de passeport, de tradition ou de traduction. C’est une question de consentement.
Là où il n’y a pas consentement, il n’y a ni cousinage, ni humour, ni folklore. Il y a un rapport de domination, une intrusion, une violence symbolique ou réelle, et parfois une peur que l’on refuse trop souvent de nommer.
En habillant la minimisation d’un costume culturel, on ne défend pas le Sénégal. On l’abaisse. On laisse entendre que notre société serait incapable de distinguer la chaleur humaine de l’agression, la taquinerie de l’humiliation, la proximité sociale de l’atteinte à la dignité. C’est faux. Et c’est précisément parce que c’est faux qu’il faut le dire avec force.
L’image du pays ne se sauve pas contre la justice
L’autre argument avancé est celui de l’image nationale. Il aurait fallu éviter que les autorités américaines interviennent, éviter qu’un membre de la délégation soit publiquement mis en cause, éviter l’humiliation de voir « l’un de nos gars » menotté.
Cette phrase dit que la peur du scandale semble avoir pesé plus lourd que l’exigence de justice. Elle dit que l’atteinte possible à l’image du pays a été perçue comme plus grave que l’atteinte alléguée à la dignité d’une femme. Elle dit que, dans certains cercles, la solidarité de corps continue de primer sur la responsabilité.
Or l’image d’un pays ne se protège pas en soustrayant un mis en cause à l’examen des faits. Elle se protège par la clarté, par la coopération, par le respect des procédures, par la capacité à dire : nul n’est au-dessus des règles, même lorsqu’il appartient à une délégation nationale, même lorsqu’il voyage avec les Lions, même lorsqu’il porte indirectement les couleurs du pays.
La grandeur d’une nation ne se mesure pas à sa capacité à cacher ses fautes, mais à sa capacité à les regarder en face.
Un pays se respecte lorsqu’il accepte que la justice fasse son travail. Il se grandit lorsqu’il refuse les arrangements de couloir. Il se renforce lorsqu’il montre que l’honneur national n’est pas un bouclier pour les puissants, les proches, les protégés ou les membres d’une délégation officielle.
Le sport ne peut pas être une zone d’exception
Le sport national occupe une place particulière dans l’imaginaire sénégalais. Il rassemble, il console, il exalte, il donne au pays des moments de fierté collective. Les Lions de la Téranga ne sont pas seulement une équipe ; ils sont un symbole.
C’est précisément pour cette raison que l’exemplarité y est indispensable.
Quand une affaire de harcèlement présumé surgit dans un cadre aussi exposé, la réponse attendue n’est pas la panique, encore moins l’exfiltration discrète. La réponse attendue est simple : respect des faits, respect des procédures, respect de la personne concernée, respect de l’institution.
Tout le reste n’est que gestion défensive d’une crise que l’on espère voir disparaître avec le prochain match.
Le vrai combat : rompre avec la culture de l’excuse
Cette affaire dépasse le cas d’un individu. Elle révèle un réflexe plus profond, plus ancien, plus enraciné : celui qui consiste à relativiser les violences sexistes dès qu’elles dérangent l’ordre social, l’image d’un groupe ou le confort des hommes.
On connaît la chanson. Ce n’était pas si grave. Il plaisantait. Elle a mal compris. C’est culturel. C’est notre manière de parler. Il ne faut pas exagérer. Pourquoi en faire une affaire ? Pourquoi salir le pays ?
Cette grammaire de l’excuse est l’un des obstacles les plus puissants à la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle déplace la honte. Elle protège celui qui est mis en cause. Elle isole celle qui parle. Elle transforme une demande de respect en accusation contre la culture, la nation ou la communauté.
C’est ainsi que des comportements inacceptables survivent, protégés par les mots les plus nobles : tradition, réputation, famille, pays, honneur.
Mais aucune culture ne vaut si elle sert à couvrir l’humiliation. Aucune tradition ne mérite d’être défendue lorsqu’elle sert de paravent à l’impunité. Aucun honneur national ne peut être construit sur le malaise ou la peur des femmes.
Pour une vraie rupture
Le Sénégal parle beaucoup de rupture. Mais la rupture ne peut pas être seulement politique, institutionnelle ou économique. Elle doit aussi être morale. Elle doit toucher nos réflexes, nos silences, nos complicités ordinaires, nos indulgences sélectives.
Rompre, ce n’est pas seulement changer de gouvernants. C’est changer de seuil de tolérance face à l’inacceptable. C’est refuser que le prestige d’une équipe, la réputation d’une fédération ou la tranquillité d’un regroupement passe avant la dignité d’une femme. C’est comprendre que la modernité d’un pays se mesure aussi à la manière dont il traite les plus vulnérables lorsque personne ne regarde.
Le respect des femmes n’est pas une concession faite à l’Occident. Ce n’est pas une importation morale. Ce n’est pas un luxe de société moderne. C’est une exigence humaine, universelle, sénégalaise aussi.
La dignité des femmes, qu’elles soient sénégalaises ou non, vaut infiniment plus que la quiétude d’un camp d’entraînement. Et l’honneur d’un pays ne se défend jamais contre la vérité.
