« La carte est rouge partout. » Le constat dressé ce mercredi à Dakar par le docteur Nafissatou Ba Lo, experte en nutrition au Secrétariat exécutif du Conseil de Développement de la Nutrition (CNDN), est sans appel.
Lors d'une journée d'orientation destinée à l'Association des Journalistes en Santé Population et Développement (AJSPD), elle a tiré la sonnette d'alarme sur l'état nutritionnel du Sénégal. Entre la persistance de carences sévères et l'explosion des maladies chroniques, le pays fait face à un virage sanitaire critique.
Au cœur de cette présentation axée sur les enjeux du Plan Stratégique Multisectoriel de la Nutrition (PSMN) et le coût de l’inaction, l’experte a dévoilé des chiffres qui interpellent directement les politiques publiques.
L'anémie : un fléau national hors de contrôle
Le principal point noir de la situation nutritionnelle sénégalaise reste la prévalence de l’anémie, qui atteint des proportions jugées alarmantes par les autorités sanitaires :
-
Près de 60 % des enfants âgés de 6 à 59 mois sont touchés.
-
Près de 48 % des femmes en âge de procréer en souffrent.
Le docteur Nafissatou Ba Lo a rappelé que le seuil critique d'alerte et de tolérance fixé par les standards internationaux devrait se situer en dessous de 40 %. Malgré de légères améliorations constatées depuis 2017, la situation stagne dans une zone de haute dangerosité, exigeant des interventions ciblées et d'envergure immédiate.
Le « double fardeau » : sous-nutrition et explosion de l'obésité
Le Sénégal est aujourd'hui pris en étau par un phénomène complexe : le double fardeau nutritionnel. D'un côté, le pays combat les séquelles historiques de la sous-alimentation, de l'autre, il voit progresser à une vitesse fulgurante les maladies non transmissibles liées à une mauvaise alimentation.
Les enquêtes récentes présentées par le CNDN traduisent une détérioration rapide des indicateurs chez les adultes et les jeunes enfants :
| Indicateur Sanitaire | Prévalence actuelle au Sénégal |
| Surpoids (Adultes) | 28,8 % |
| Hypertension artérielle | 28,2 % |
| Diabète | 4,2 % |
| Obésité (Enfants de moins de 5 ans) | 1,0 % |
Retard de croissance : des progrès assombris par des inégalités locales
Sur le front du retard de croissance des moins de cinq ans, le Sénégal a pourtant enregistré une belle trajectoire, passant de 26,5 % en 2010 à 17,5 % en 2023.
Toutefois, ce succès national cache de profondes fractures géographiques. Des régions comme Matam affichent des taux de prévalence bien supérieurs à la moyenne du pays. L'objectif fixé d'ici 2028 est immense : l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) considère qu'un niveau n'est pleinement satisfaisant qu'en deçà de 10 %.
Diversification en berne et erreurs sur l'allaitement
Deux comportements majeurs alimentent directement cette crise de la malnutrition selon le médecin :
1. Le manque de diversité alimentaire : Trois enfants sur quatre au Sénégal ne consomment pas le minimum de groupes d'aliments requis pour leur développement, ce qui ouvre grand la porte à la malnutrition aiguë.
2. Les freins à l'allaitement exclusif : Bien qu'en progression, l'allaitement maternel jusqu'à 6 mois reste saboté par des habitudes culturelles tenaces, notamment l'introduction précoce de l'eau dans l'alimentation du nourrisson.
L'experte a insisté sur le fait que la fenêtre des 1 000 premiers jours de vie (de la conception aux deux ans de l'enfant) constitue une opportunité unique et irréversible pour le développement cognitif et la santé future de l'adulte.
Mobiliser les médias pour changer les comportements
Pour inverser la tendance, le CNDN prône une approche à la fois spécifique (distribution de suppléments, fortification des aliments de base, diversification) et transversale (programmes d'hygiène, promotion de l'activité physique).
Mais le levier principal reste la communication. « Depuis plus de vingt ans, nous sensibilisons, mais il faut continuer à informer, former et mobiliser pour que les bonnes pratiques soient adoptées », a conclu le docteur Nafissatou Ba Lo.
Elle a solennellement invité les journalistes de l'AJSPD à devenir de véritables ambassadeurs de la nutrition, pivots essentiels pour traduire la science médicale en réflexes quotidiens au sein des foyers sénégalais.

