Une affaire devenue test institutionnel
Au départ, le dossier se présente comme une procédure pénale classique : Farba Ngom est inculpé pour complicité présumée de détournement de deniers publics. Mais très vite, la dynamique s’élargit. Les décisions judiciaires rendues au fil des étapes semblent, sur un segment précis, lui avoir été favorables. Le parquet financier aurait considéré que les éléments à charge ne justifiaient pas le maintien en détention. Une liberté provisoire est accordée, dans un mouvement qui concerne aussi Tahirou Sarr, présenté comme l’un des principaux mis en cause.
Cette séquence est perçue par les soutiens de Farba Ngom comme une première victoire judiciaire : elle matérialise, à leurs yeux, l’idée que le dossier ne permet pas, à ce stade, d’aller jusqu’aux mesures les plus contraignantes. Mais c’est précisément là que la rupture s’opère : l’initiative annoncée par le ministère de la Justice, visant à relancer une dynamique procédurale et à solliciter une seconde levée de l’immunité parlementaire, réactive la controverse et installe l’affaire sur un terrain plus explosif.
La “ligne rouge” d’Alioune Ndao : la légalité avant la politique
C’est sur cette nouvelle séquence qu’Alioune Ndao se démarque. Son propos, tel qu’il ressort des débats, n’est pas d’abord politique : il est juridique. L’ancien magistrat estime que certains actes posés en amont de l’autorisation formelle de l’Assemblée nationale posent problème. Dans sa lecture, l’extraction, la garde à vue et le défèrement du député avant la levée régulière de l’immunité parlementaire soulèveraient une question de légalité.
En commission ad hoc, il aurait donc choisi l’abstention. Une abstention qui, dans un contexte où la discipline de camp est souvent forte, fait figure de signal. Alioune Ndao invoque une cohérence personnelle : son passé de procureur l’obligerait à ne pas cautionner une démarche qu’il juge contestable sur la forme, même si elle intervient dans un environnement politique où la solidarité est généralement attendue.
Autrement dit, son message est clair : si la justice doit faire son travail, elle doit aussi respecter, à chaque étape, les garanties procédurales et le cadre institutionnel. Dans une affaire aussi scrutée, la forme devient presque aussi déterminante que le fond.
Une perception d’“acharnement” qui progresse dans l’opinion
Au-delà de la technicité juridique, le dossier s’est imposé dans l’espace public comme un objet de polarisation. Une partie de l’opinion, relayée par des collectifs et des mobilisations, parle d’acharnement. Le sit-in du collectif « Rappel à l’ordre » est cité par les proches du député comme le symptôme d’un basculement : selon eux, il ne s’agit plus seulement de défendre Farba Ngom, mais de défendre des principes — présomption d’innocence, équité procédurale, séparation des pouvoirs.
Le risque, dans un tel climat, est connu : que chaque acte judiciaire soit lu comme un acte politique, et que chaque décision politique soit vécue comme une pression sur la justice. Ce brouillage nourrit les tensions et fragilise la confiance dans les institutions.
La seconde levée d’immunité : un vote à haute portée symbolique
La prochaine étape se joue désormais à l’Assemblée nationale. La demande d’une seconde levée de l’immunité parlementaire, jugée rare dans la pratique pour un même élu dans un même contexte, place les députés devant un choix à forte valeur politique.
La majorité sera évidemment scrutée, mais pas seulement. Les non-inscrits, les députés qui revendiquent une posture indépendante, et ceux qui se réclament d’une lecture “institutionnelle” du dossier pourraient peser sur le climat, sinon sur le résultat. Ce vote sera lu comme un indicateur : celui de l’équilibre entre solidarité politique, respect du droit et protection de l’institution parlementaire.
Une bataille juridique en parallèle
Pendant que la bataille politique se structure, la défense de Farba Ngom s’active sur le terrain judiciaire. Ses avocats auraient saisi la chambre d’accusation pour contester certains actes et adressé un courrier au président de l’Assemblée nationale afin de remettre en cause la régularité de la procédure engagée. Cette stratégie révèle une conviction : le dossier peut aussi se jouer sur les nullités, les formes, les délais et les compétences — bref, sur tout ce qui, dans une procédure, conditionne la solidité d’un acte avant même d’entrer au fond.Un dossier qui dépasse l’homme et pèse sur l’État de droit
Au fond, l’affaire Farba Ngom est devenue un révélateur. Pour ses partisans, elle incarne la nécessité de protéger les principes et de refuser la confusion entre justice et règlement de comptes. Pour ses détracteurs, elle rappelle que nul ne doit se soustraire à la justice et que les procédures doivent aller à leur terme sans pression de la rue ni des camps.
Mais quel que soit le prisme, une chose s’impose : ce dossier est désormais un test institutionnel. Il interroge la séparation des pouvoirs, la robustesse des procédures, la responsabilité du Parlement face aux demandes de l’exécutif, et la capacité du système judiciaire à travailler sans donner prise au soupçon de partialité.
L’histoire judiciaire de Farba Ngom est loin d’être close. Mais elle a déjà produit un effet durable : elle a déplacé la question de “la culpabilité ou l’innocence” vers une interrogation plus large — celle de la solidité de l’État de droit dans un contexte politique fortement polarisé.
