Le campus social de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) n’a pas seulement traversé une énième poussée de fièvre. En quelques jours, une contestation née des conditions de vie et de la gestion des bourses s’est transformée en crise nationale : affrontements, mort d’un étudiant, puis une séquence judiciaire qui s’élargit au fil des auditions, gardes à vue et déferrements.
Ce qui se joue désormais dépasse le simple calendrier académique : c’est une bataille sur la vérité, sur la responsabilité, et sur la manière dont l’État gère une colère étudiante devenue explosivement politique.
Une colère sociale qui couvait déjà
La tension n’est pas tombée du ciel. Depuis des semaines, les étudiants dénoncent, selon les collectifs d’amicales, des retards et incertitudes autour des bourses, la pression sur le coût de la vie, et une précarité qui rend la réussite universitaire plus difficile.Dans ce climat, l’université devient vite un baromètre national : quand le campus s’échauffe, c’est souvent le pays qui retient son souffle.
Lundi 9 février : le jour où tout bascule
Le 9 février marque le point de rupture. Des heurts éclatent sur le campus entre étudiants et forces de l’ordre. La journée est confuse, tendue, et se termine dans un choc : le décès d’Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année de médecine, est annoncé.À partir de cet instant, la crise change de nature. On n’est plus seulement dans une revendication sociale ; on entre dans une séquence où chaque décision — sécuritaire, administrative, judiciaire — sera scrutée comme un acte politique.
Mardi 10 février : les premières interpellations et la peur d’un “tour de vis”
Dès le lendemain, la pression policière devient un fait central du récit.Selon les informations rapportées, Cheikh Atab Sagna, président de l’Amicale des étudiants de la Faculté de Médecine, de Pharmacie et d’Odontologie (FMPO), est interpellé dans la matinée. Quelques heures plus tard, Demba Ka, président de l’Amicale de la Faculté des Lettres et Sciences humaines (FLSH), annonce à son tour son arrestation.
Dans l’opinion universitaire, ces interpellations sont perçues comme un signal : l’après-9 février se jouera dans les commissariats autant que dans les amphithéâtres. Des sources évoquent même une centaine d’interpellations au cours de la journée du 9 février, sans confirmation officielle sur le chiffre exact.
Côté amicales, la ligne est immédiate : exigence de libération des étudiants détenus et dénonciation d’une stratégie d’intimidation.
Mercredi 11 février : l’université reprend la main… et ouvre un nouveau front
Face au risque d’embrasement, l’institution universitaire tente de reprendre le contrôle. Le Conseil académique se réunit et communique dans un registre à la fois solennel et disciplinaire : hommage à l’étudiant décédé, mais aussi décision de gestion de crise.Dans les informations que vous avez partagées, une mesure ressort comme particulièrement sensible : la volonté de suspendre à titre conservatoire les amicales et d’encadrer la reprise des activités sur le campus via un dispositif interne.
Sur le terrain, cette annonce est vécue de deux façons opposées :
- pour certains, c’est une tentative de “sauver l’année” et de remettre de l’ordre ;
- pour d’autres, c’est une sanction qui fragilise la représentation étudiante au moment où elle réclame vérité et justice.
Jeudi 12 février : le collectif des amicales hausse le ton
La riposte ne tarde pas. Le collectif des amicales publie un communiqué au ton dur, jugeant la décision “insoutenable” en période d’examens et refusant l’idée d’un retour à la normale sans mesures d’apaisement.Le vocabulaire se radicalise : on parle d’“intimidation”, de “fuite de responsabilités”, de “vitesse supérieure”. Le campus devient une zone de tension permanente : d’un côté l’autorité publique qui dit vouloir rétablir l’ordre, de l’autre des étudiants qui affirment être en situation de survie sociale.
La justice annonce des enquêtes, le pays réclame une vérité crédible
Dans la même séquence, la ministre de la Justice, Yassine Fall, annonce que des enquêtes sont ouvertes pour faire la lumière sur le décès d’Abdoulaye Ba.C’est un point clé : l’affaire se déplace du champ strictement universitaire vers un espace plus large — celui de la confiance dans l’État, de la transparence et de l’imputabilité.
Une crise qui déborde du campus : la solidarité devient, elle aussi, un sujet
Au milieu des arrestations et du bras de fer, un fait illustre l’élargissement politique de la séquence : Madeleine Diousse Mendy, responsable des femmes de République des Valeurs / Réewum Ngor, est convoquée. L’annonce provoque des réactions, car l’explication évoquée tourne autour d’un “soutien aux étudiants”.Finalement, selon la déclaration transmise par son avocat, elle est libérée après audition, sans charge retenue.
Cet épisode nourrit une lecture dans l’opinion : même la solidarité — nourriture, soins, présence — peut devenir un terrain de controverse, preuve que le climat est devenu extrêmement nerveux.
16–17 février : changement de phase, arrestations ciblées et filatures
Alors que beaucoup croyaient la vague initiale passée, l’enquête franchit un nouveau cap.Selon L’Observateur (tel que vous l’avez rapporté), la Sûreté urbaine de Dakar procède à des interpellations ciblées :
- Amadou Cheikhou Oumar Diallo, étudiant en Master 1 à la FASEG, est arrêté en début de semaine.
- Mor Diouf, étudiant à la Faculté des sciences juridiques et politiques, est interpellé après une filature, au Tribunal de grande instance de Dakar, alors qu’il était venu soutenir trois camarades déjà déférés : Demba Ka, Waly Faye et Bathie Fall.
Les chefs évoqués dans ces procédures sont lourds (violences et voies de fait, destruction, rébellion, outrage, participation à une manifestation non déclarée, troubles à l’ordre public…), ce qui ancre l’affaire dans un registre d’ordre public maximal.
Rappel des faits
- 9 février 2026 : heurts à l’UCAD ; décès de l’étudiant Abdoulaye Ba (2e année médecine).
- 10 février : premières arrestations rapportées parmi des responsables d’amicales, dont Cheikh Atab Sagna (FMPO) et Demba Ka (FLSH).
- 11–12 février : réaction institutionnelle et bras de fer : décisions de gestion de crise, communiqués, contestations, appel à libérations.
- 16–17 février : nouvelle phase : arrestations ciblées, dont Amadou Cheikhou Oumar Diallo (FASEG) et Mor Diouf (FSJP) ; trois étudiants cités comme déjà déférés (Demba Ka, Waly Faye, Bathie Fall).

