Pourtant, quelques jours plus tard, le ton change. Dans un communiqué daté du 16 décembre 2025, l’ARP affirme qu’après inspection, les matières premières périmées n’ont pas été intégrées dans le processus de production et que les produits Softcare mis sur le marché sont conformes aux normes en vigueur. Autrement dit, les produits seraient sûrs pour la consommation. C’est là que la fracture se creuse.
Des agents de l’ARP, via leur section syndicale, dénoncent une communication jugée contradictoire et regrettent l’absence d’explications techniques détaillées avant la publication du communiqué. Ils pointent un défaut de coordination entre les services d’inspection et la communication, estiment que cette gestion brouille le message et nuit à la crédibilité de l’Inspection comme de l’Agence elle-même.
Dans ce climat tendu, le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique finit par intervenir officiellement. Dans un communiqué, il annonce l’envoi d’une mission conjointe menée en étroite collaboration avec le ministère du Commerce et de l’Industrie, afin de faire toute la lumière sur le dossier Softcare. Le ministère promet de revenir vers le public avec des informations précises, vérifiées et conformes à la réalité, et assure que toutes les mesures correctives nécessaires seront prises dans le respect des textes et des principes de justice et d’équité. Mais le communiqué reste pour l’instant silencieux sur la nature exacte des irrégularités constatées, ce qui continue d’alimenter les interrogations.
Sur le terrain politique, le député Guy Marius Sagna s’empare du dossier et contribue à amplifier le débat. Il évoque des « scandales » impliquant l’ARP et l’usine Softcare, affirme que la deuxième inspection a confirmé les conclusions de la première et appelle à l’arrêt immédiat de la commercialisation des produits de la marque, notamment les serviettes hygiéniques et les couches. Pour l’élu, la santé des femmes et des bébés ne peut souffrir d’aucune approximation. Il dit avoir interpellé à plusieurs reprises le ministre de la Santé sur la responsabilité du directeur général de l’ARP, sans réponse jugée satisfaisante, et plaide pour un changement à la tête de l’Agence. À ses yeux, un gouvernement responsable doit reconnaître ses erreurs, les corriger et garantir la protection des populations.
Pendant que les autorités et les politiques s’expliquent, la confiance des consommatrices, elle, vacille. Certaines femmes témoignent avoir ressenti des irritations, des démangeaisons ou une sensation de brûlure lors de l’utilisation des serviettes Softcare et disent avoir changé de marque par précaution dès les premières rumeurs. D’autres affirment n’avoir jamais rencontré de problème mais admettent que la polémique les a poussées à douter. Certaines se tournent vers d’autres produits industriels, d’autres optent pour un retour à des serviettes traditionnelles en tissu, jugées plus « naturelles » mais plus contraignantes au quotidien. Dans tous les cas, un réflexe domine : en l’absence de certitude, la prudence prime.
De son côté, l’ARP maintient que les produits Softcare commercialisés sont conformes et que les matières périmées identifiées en stock n’ont pas été utilisées dans la fabrication. Mais la coexistence de cette position officielle avec les alertes d’une partie des agents de l’Agence, les sorties de parlementaires, les témoignages de consommatrices et les interrogations relayées sur les réseaux sociaux crée un brouillard qui ne peut être dissipé que par une communication beaucoup plus transparente, détaillée et techniquement argumentée.
L’affaire Softcare révèle ainsi plusieurs lignes de fracture. Elle met en lumière la fragilité de la confiance entre régulateur et citoyens dès que le message paraît incohérent ou insuffisamment expliqué. Elle interroge aussi la gouvernance interne d’une institution clé comme l’ARP, dont la crédibilité repose sur la rigueur de ses inspections et la clarté de sa communication. Elle illustre enfin le décalage possible entre le temps technique des enquêtes, le temps politique des interpellations et le temps immédiat de l’émotion collective, accélérée par les réseaux sociaux.
À ce stade, de nombreuses questions demeurent ouvertes : quelles anomalies exactes ont été relevées lors de la première inspection ? Quelles garanties indépendantes viendront conforter, ou non, les conclusions rassurantes de l’ARP ? La mission conjointe annoncée par le ministère rendra-t-elle publiques ses conclusions ? Y aura-t-il des sanctions, des retraits de lots, un renforcement durable des procédures de contrôle ? Autant d’éléments décisifs, non seulement pour l’avenir de Softcare, mais plus largement pour la confiance dans le dispositif de régulation pharmaceutique au Sénégal.
En attendant, une chose est certaine : au-delà de la bataille de communiqués, c’est la parole publique elle-même qui est à l’épreuve. Pour les utilisatrices, la question est simple et vitale : « Est-ce que ce que j’utilise est sûr ? » Tant que cette question ne reçoit pas une réponse nette, argumentée et crédible, le doute continuera de peser, et avec lui, la tentation de se détourner silencieusement de certains produits – ou de certaines institutions.

