Une reconstitution des faits s’est déroulée ce dimanche à Keur Mbaye Fall. Devant les gendarmes, le suspect a reproduit les gestes qu’il dit avoir accomplis au moment du drame. En parallèle, les enquêteurs s’efforcent de remonter la filière de l’arme. Une réquisition est en cours pour tenter de retrouver le supposé fournisseur, mais le degré de coopération du mis en cause sur ce point apparaît limité, ce qui alimente les interrogations.
Sur le plan familial, le fossé se creuse. Du côté du mari, certains proches évoquent un couple sans histoire, uni et sans tensions visibles. La belle-famille, elle, conteste cette version lisse et réclame la vérité entière sur la relation, ses éventuels conflits et les conditions exactes dans lesquelles la jeune femme a perdu la vie. L’enquête de voisinage, déjà engagée, devra permettre de mieux comprendre l’atmosphère qui régnait dans le foyer et de déterminer si ce drame s’inscrit – ou non – dans un contexte de violences répétées.
Sur le plan judiciaire, le mari est pour l’instant poursuivi pour homicide involontaire, détention illégale d’arme et défaut de documents administratifs. La qualification de meurtre n’a pas été retenue à ce stade, mais l’instruction reste ouverte, et les conclusions de l’expertise balistique, des auditions de témoins et de la traque du vendeur de l’arme pourraient peser lourd dans la suite de la procédure. Il appartient désormais à la justice de dire si les éléments disponibles confirment la thèse de l’accident ou orientent vers un acte volontaire, potentiellement requalifiable en féminicide.
Au-delà de ce dossier précis, ce décès s’ajoute à une série d’affaires qui nourrissent un malaise profond dans l’opinion publique. Des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, des violences extrêmes au sein du couple, des menaces ignorées, des plaintes parfois minimisées : pour de nombreuses organisations féministes et de défense des droits humains, il ne s’agit plus de faits divers, mais d’un véritable phénomène de féminicides, encore mal nommé et mal pris en charge institutionnellement.
Ces organisations rappellent qu’un féminicide ne survient presque jamais « de nulle part ». Il est souvent précédé de violences verbales, psychologiques, économiques ou physiques, de contrôles, d’isolement et de menaces. Dans ce contexte, qualifier trop rapidement un drame conjugal d’« accident domestique » comporte un risque : celui d’effacer les rapports de domination et les violences structurelles qui pèsent sur de nombreuses femmes, et d’invisibiliser un continuum de brutalités qui peut conduire à la mort.
L’affaire de Keur Mbaye Fall pose également la question de la circulation des armes à feu en milieu urbain. Comment un pistolet normalement destiné aux Forces de défense et de sécurité se retrouve-t-il entre les mains d’un civil, sans autorisation ni traçabilité claire ? Qui importe, stocke et revend ces armes dans les quartiers populaires ? À défaut de réponses, chaque nouvelle balle tirée dans un foyer devient aussi le symbole d’un système de contrôle défaillant et d’un État qui peine à protéger les plus vulnérables.
Alors que la famille de la victime pleure une fille, une épouse, une sœur, et que la défense du mari plaide l’accident tragique, une conviction s’impose déjà dans le débat public : la sécurité des femmes ne peut plus être reléguée au second plan. Il faudra que cette affaire, quelle qu’en soit l’issue judiciaire, contribue à faire avancer trois chantiers urgents : la prise au sérieux des violences conjugales, le contrôle strict des armes en circulation et la reconnaissance pleine et entière des féminicides comme un problème de société, et non comme une simple succession de drames isolés.

