Entre l’affaire Karim Wade, les accusations de poursuites ciblées, la question d’éventuelles procédures contre Macky Sall et le débat sur la CPI, le défenseur des droits humains plaide pour une justice encadrée par la preuve, loin des emballements.
Macky Sall “ne sera jamais poursuivi”, affirme-t-il
Sur l’éventualité de poursuites visant l’ancien président, Sidiki Kaba se montre catégorique : “Il ne sera jamais poursuivi.” Il invoque des obstacles juridiques : immunité présidentielle, débat sur la qualification de la haute trahison et principe de non-rétroactivité.Pour lui, ce terrain est surtout politique et médiatique, plus que juridiquement opérant.
Karim Wade : une confession qui relance le débat sur la CREI
C’est la phrase qui a retenu l’attention : “Si j’avais été ministre de la Justice au début, on n’aurait pas utilisé la CREI contre Karim Wade.” Pour Me Kaba, l’utilisation de la Cour de répression de l’enrichissement illicite – créée en 1981 – ne devait pas s’inscrire dans une logique de règlement de comptes.Il rappelle qu’au moment où il arrive au ministère, Karim Wade est déjà sous mandat de dépôt : la procédure est engagée, et le “cours normal” de la justice suit son chemin.
“Le ministre n’a pas de prise sur les juges”
Sidiki Kaba insiste sur un point central : l’indépendance des magistrats du siège. Il cite le déroulé du dossier Karim Wade comme illustration : réquisitions plus lourdes que la peine prononcée, montant retenu par la justice inférieur à ce que réclamait l’État, et surtout absence de condamnation pour corruption – autant d’éléments qu’il interprète comme la preuve que les juges ont statué selon leur appréciation.Une “liste de 25” qu’il aurait refusée
Autre passage fort : Me Kaba affirme avoir freiné une dynamique de poursuites en série. À son arrivée, une liste d’environ 25 personnes à poursuivre lui aurait été soumise. Il s’y serait opposé et aurait alerté le président Macky Sall : “ce n’est pas la voie”. Il soutient que, dans les faits, seule l’affaire Karim Wade aurait été menée jusqu’au bout devant la CREI.Traque des biens : “attention à la justice de la rue”
Sur la question des biens mal acquis, l’ancien Garde des Sceaux met en garde contre la pression populaire et les accusations non étayées. Sa ligne est claire : la reddition des comptes doit rester une démarche judiciaire, pas un procès public.Il distingue également faute de gestion et infraction pénale, estimant que seules les infractions peuvent justifier des poursuites, notamment devant les juridictions compétentes comme la Haute Cour de justice dans certains cas.
Général Moussa Fall et CPI : rigueur et “fanfaronnade”
Concernant les accusations visant le général Moussa Fall, Me Kaba appelle à la prudence : il rappelle la complexité de la chaîne de commandement et rejette les imputations automatiques sans démonstration.Quant aux appels à saisir la Cour pénale internationale, il les juge irréalistes, rappelant que la CPI intervient dans un cadre strict et pour des crimes précisément définis.
Un livre-manifeste : 40 ans de combats en 812 pages
Enfin, Sidiki Kaba a présenté l’esprit de 101 discours d’espoir, publié chez L’Harmattan : un plaidoyer contre la montée des autocraties, l’érosion du multilatéralisme et les menaces sécuritaires dans le Sahel.L’ouvrage se veut aussi un appel à la mobilisation des intellectuels et des défenseurs des droits humains, en s’appuyant sur quatre décennies d’engagement.
La reddition des comptes est nécessaire, mais elle perd sa légitimité si elle bascule dans l’exception, la précipitation ou la démonstration politique. Sidiki Kaba pose ainsi une question de fond au Sénégal : comment exiger la justice… sans fabriquer une justice des vainqueurs ?

